La Pentecôte selon le Greco 3/7

La Pentecôte ou la figure de l’âme en prière

La Pentecôte selon Greco c’est la figure du recueillement, de l’être recueilli et de l’âme en prière. Cette représentation de la descente de l’Esprit-Saint au Cénacle n’est pas une simple illustration du Livre des Actes, mais une authentique méditation sur le mystère de la prière. Le dessein du Greco est ainsi en parfaite harmonie avec la doctrine spirituelle de Louis de Grenade (1504-1585). Dans ses Méditations de la vie du sauveur, éditées à Salamanque en 1554, le frère dominicain conseille “de ne point se contenter de considérer l’image des choses que l’histoire présente, mais de s’efforcer de pénétrer ces mystères des yeux de l’âme, au point de comprendre les dispositions et les sentiments des personnages, et de chercher à deviner au moyen du corps ce qui se passe au fond de l’âme”. Quand l’Espagne du XVIe siècle s’enflamme à nouveau pour l’oeuvre et la doctrine de Denys l’Aréopagite, Louis de Grenade, emprunte la voie de la Théologique mystiquepour nourrir l’oraison, avec une exigence qui le distingue de l’excès des allumbradoset préfigure le chemin spirituel de Jean de la Croix.

Selon Louis de Grenade, “une des choses que Jésus-Christ annonce le plus souvent dans l’Évangile, c’est la venue de l’Esprit-Saint. Il serait même exact de dire qu’une grande partie de l’Évangile en est la préparation; et que le Christ a été le prophète de l’Esprit-Saint, comme Isaïe et Jérémie ont été les prophètes du Christ”. Dans le Livre des Actes, lorsque le Seigneur les eut définitivement quittés sur le mont des Oliviers, les disciples s’en retournèrent à Jérusalem où ils furent tous remplis de l’Esprit-Saint. Dans le retable du Greco, conformément à la tradition, Marie se tient en prière au milieu des disciples réunis dans le Cénacle. L’espace architectural est réduit à sa plus simple expression spirituelle. Accessible grâce à quelques degrés, le Cénacle est une chambre haute dont la voûte ressemble à une coupole byzantine qui laisse tomber à flot la lumière dans le choeur du sanctuaire. C’est dans ce halo lumineux que l’Esprit-Saint, sous forme d’une colombe, se laisse appréhender par la raison et les sens. Dans ce Temple de l’Esprit-Saint de Dieu, Marie et les disciples, sur qui repose une langue de feu, font figure de candélabres. Au premier plan, frappés de stupeur et bouleversés jusqu’à l’extrême, les disciples Pierre et Jean nous tournent le dos. Ils sont tous les deux suspendus à cette manifestation de Dieu qui appelle tout homme à naître d’en haut. Ébloui, Pierre est complètement renversé en arrière. Ébahi, Jean demeure en pure contemplation. Devant eux, au sommet des marches, les autres disciples participent avec les mêmes gestes, et chacun à sa manière, à l’émotion que suscite le tremendumdivin. L’un ramène son bras sur le front, l’autre sur les yeux. L’un demeure saisi, l’autre anéanti. Tous participent à cette “naissance d’en haut” dans une fébrilité qui s’élève jusqu’au repos. En effet, au coeur de cette animation ou tout semble au premier abord perdre en matérialité, il règne une atmosphère sereine et pondérée. Au centre du retable, la figure de Marie, les mains jointes, manifeste ce fond de l’âme qui dans la prière n’est plus troublé par rien et offre au corps entier quiétude et félicité. Selon Louis de Grenade, Marie “présidait et gouvernait ce pieux collège en l’absence de son Fils et guidait le troupeau dans l’intérieur du désert, c’est-à-dire dans le secret du recueillement et dans la persévérance de la prière. Elle savait combien cette disposition avait de l’importance pour préparer à la réception du Saint-Esprit. Qu’il eut été heureux, celui qui eut mérité d’être en cette sainte compagnie, de prendre part à ces prières, de contempler la face de l’Auguste Reine (…) et de voir comment elle disposait le coeur des apôtres à la venue de l’Esprit céleste”. Soucieux de ne jamais le laisser extérieur au mystère, Louis de Grenade engage le fidèle a participer jusqu’au fond de l’âme à la béatitude qu’il lui est donné de contempler.