Centre culturel lesDominicains

La Pentecôte selon le Greco 7/7

Un mystère de bonté, de charité et de beauté

Cette ardeur créatrice est une vive flamme d’amour. Selon Louis de Grenade, la Pentecôte demeure un mystère de bonté, de charité et de beauté. En effet, “les lumières qu’ils eurent sur la bonté, la charité, la beauté de leur Dieu furent si vives, ils furent saisis d’un amour si ardent, qu’ils (…) se consumaient, ils mouraient en quelque sorte, à la pensée de la gloire de Dieu et du salut des hommes”. Loin de demeurer caché pour lui-même, c’est tout entier versé dans l’âme humaine que ce mystère de bonté se diffuse dans le monde. Bonum est diffusivum sui. La flamme qui dévore les disciples va “tous les jours gagnant du terrain jusqu’à ce qu’elle arrive aux extrémités de la terre. Ainsi, après avoir été embrasés eux-mêmes, les apôtres embrasèrent leurs frères, après avoir été enflammés, ils les enflammèrent, après avoir été sanctifiés par l’esprit du ciel, ils sanctifièrent à leur tour l’univers”. Dans l’ardeur de cette flamme, lumière, inspiration, souffle et illumination, sont à l’origine d’une nouvelle genèse qui du fond de l’âme atteint l’univers tout entier. Greco n’avait d’autre souci que de rendre témoignage au souffle de vie qui préside à la Pentecôte. 

La Pentecôte ou la naissance de l’homme “déicolore”

Au soir de sa vie, Le Greco n’a pas oublié l’art qu’il pratiquait dans sa jeunesse à Candie. En laissant pressentir la lumière qui nous touche jusqu’au fond de l’âme, Greco élève son ouvrage au statut d’icône. En effet, la Pentecôte du Greco devient un authentique lieu de révélation quand elle suggère le mystère de “la vive flamme d’amour” dans son dessein et sa matière, dans sa forme et sa couleur. L’oeuvre du Greco n’est donc pas une simple illustration de la vie de Jésus-Christ, de Marie et des saints. Car elle manifeste une présence jusque dans le corps de l’oeuvre d’art elle-même. Il s’agit de la présence de l’homme “déicolore”. L’homme qui, lorsqu’il consent à naître d’en haut, manifeste en sa chair la lumière véritable qui éclaire tout hommeen ce monde.

La Pentecôte selon le Greco 6/7

La vive flamme d’amour

La Pentecôte du Greco manifeste un mouvement. Tous les disciples sont comme enveloppés et emportés dans un tourbillon. La composition tournoie sur elle-même jusque dans la figure de Marie qui en regardant vers le ciel accuse un léger contraposto. Ce mouvement d’ensemble avec l’ardeur qui l’anime, c’est ce que les maîtres de Greco appellent dans leurs traités de peinture la furiade la figure. Or, pour représenter un tel mouvement, aucune forme ne convient mieux que la flamme d’une chandelle. Ce mouvement anime non seulement le dessin dans ces lignes générales mais aussi le traitement pictural. C’est à l’école de Titien et Tintoret que Greco a appris ce procédé de coloriste qui fait advenir la forme par la seule couleur. Il procède par touches successives, faisant en sorte que les couleurs restent distinctes et non confondues, puis il ajoute çà et là des taches brutales. Ses détracteurs, jaloux et mesquins, prétendaient qu’il usait de ce procédé pour simuler la virtuosité, comme si son ouvrage était une démonstration. Mais ces touches de couleurs fébriles et subtiles et volatiles ressemblent trop à des flammes pour ne pas voir le véritable feu de cette composition. Loin de se laisser égarer par une laborieuse et artificielle démonstration, Greco n’eut jamais d’autre souci que de se laisser inspirer par la flamme créatrice. C’est d’ailleurs la lumière de cette flamme qui aujourd’hui saisit et illumine notre regard comme jadis elle inonda le coeur de Jean de la Croix.

Arrivé à Tolède en 1577, l’année de l’incarcération de Jean de la Croix, Le Greco n’a jamais rencontré le carme accusé par ses frères d’être un illuminé, un “allumbrados”. Il y a néanmoins une vraie connivence entre l’oeuvre de Greco et le commentaire de “La Vive flamme d’amour”. Jean de La Croix rédige ce commentaire à Grenade où il se réfugie après son évasion en 1578. Lorsque, dans le “Chant de l’âme dans son intime union avec Dieu”, Jean de la Croix évoque le mystère de la Pentecôte, il suggère que “l’Esprit de Dieu, tant qu’il est caché dans les veines de l’âme, est une eau suave et délicieuse qui, dans la substance même de l’âme, désaltère la soif spirituelle, et lorsqu’il s’exerce en sacrifice d’amour, il devient de vives flammes de feu”. Guidé par les Traités d’oraison de ses contemporains, Jean de la Croix remonte jusqu’aux principes de la contemplation dionysienne qui dans l’obscurité et le désert du recueillement silencieux conduit l’âme humaine à devenir “déiforme”. Mais selon saint Jean de la Croix, “Tout ce qui se peut exprimer ici reste au-dessous de la réalité, parce que cette transformation de l’âme en Dieu est inexprimable”. En effet, il y a des réalités qui ne peuvent être exprimées par des mots car les mots ne pourront jamais les saisir. C’est donc au mystique et au peintre qu’il revient de manifester ce qui ne peut être exprimé en paroles. Pour l’un, tout est dit par inspiration. “En un seul mot: l’âme est devenue Dieu de Dieu, en participation de son être et de ces attributs que l’âme appelle des lampes de feu”. Pour l’autre, tout est dit par illumination lorsque la seule figure de l’être “déiforme” et “déicolore” se confond avec l’ardeur créatrice.

La Pentecôte selon le Greco 5/7

Mystique néoplatonicienne

L’oeuvre et la pensée de Greco sont marquées non seulement par le néoplatonisme des théoriciens de la renaissance italienne, mais aussi par l’expression éminemment dionysienne des mystiques espagnols. C’est à l’école des grands maîtres de la peinture vénitienne et romaine que Greco a découvert l’oeuvre et la pensée du florentin Marsile Ficin (1433-1499) et de son disciple Pic de la Mirandole (1463-1494). Traducteur des oeuvres de Platon, Plotin, Denys l’Aréopagite et de la plupart des néoplatoniciens, Marsile Ficin prône un art dont l’expression et les normes sont empruntées à l’Antiquité grecque et latine. De même, c’est dans le contexte de l’effervescence mystique du Siècle d’Or espagnol que Greco se familiarise avec l’oeuvre de Denys l’Aréopagite. Publiés et diffusés du vivant de Greco, les ouvrages de Jean d’Avila, de Louis de Grenade et  de Barthélemy des Martyrs représentent une parfaite expression du mystère dionysien au service de l’oraison mentale dite commune. A l’origine de ces deux expressions artistique et spirituelle il y a une seule et même source d’inspiration. Cette source d’origine ramène la forme et l’esprit à cette unité où il serait bien hasardeux de distinguer ce qui revient au travail du peintre d’une part et à l’homme de prière d’autre part. En effet, quand la flamme s’impose en figure, il est malaisé de distinguer l’ardeur qui guide le pinceau de la flamme qui anime l’être profond. L’une et l’autre renvoient en figure à un seul et unique principe créateur.

La Pentecôte selon le Greco 4/7

Le regard créateur 

D’emblée, ce tableau représente une saisissante galerie de portraits. Ce ne sont pas seulement des attitudes mais des personnes que Greco donne à voir. C’est d’ailleurs un discret autoportrait qui offre d’entrer dans le cénacle. C’est le portrait d’un vieillard qui, logé entre deux apôtres et légèrement tourné vers nous, suggère un tel sentiment de familiarité et de contemporanéité qu’il serait à peine troublant de se retrouver soi-même au milieu de l’assemblée des disciples. En fait, pour ne point nous laisser demeurer étranger à ces hommes d’autrefois, c’est en croisant notre regard que Greco nous donne de franchir le seuil d’une certaine intimité.

Cependant, comment ne pas être saisi par un sentiment d’étrangeté au milieu d’une telle assemblée ? Cette apparente étrangeté réside dans la mesure d’un regard. Ce regard, c’est celui de Greco qui, à la manière de Michel-Ange, “fait des figures de neuf, dix et onze pieds de long dans le seul but de rechercher une certaine grâce”. Cette grâce recherchée par le peintre est au-delà de la forme naturelle. Il s’agit de la grâce de l’essence, ou de la forme essentielle, qui dans sa pesanteur échappe à la mesure ordinaire. C’est cette grâce qui saisit le regard d’un sentiment d’étrangeté. Selon Greco, “un artiste peut s’appliquer à représenter avec labeur, minutie et science ce que la nature lui offre à portée de main. Mais si la grâce n’a pas saisi son regard cela ne lui servira de rien. L’artiste doit avoir ses instruments de mesure, non dans la main mais dans l’oeil. Seul l’oeil est juge”. Cependant, et parce qu’il est foncièrement créateur, le regard de cet oeil demeure bien au-delà du jugement. D’ailleurs, c’est avec une liberté peu commune que Greco se détourne de tous les jugements dont il fait l’objet à Rome, à l’Escurial et parfois même à Tolède. Car ce qui lui importe avant tout c’est l’indicible d’un regard créateur. “L’oeil du peintre est comme l’oreille du musicien, c’est-à-dire une grande chose. Et si le peintre pouvait exprimer par des mots ce qu’il voit, ce serait là une grande étrangeté, car la vue comprend les aspects de maintes facultés”. Ce que Le Greco donne à voir est donc au-delà du sujet, du dessin et de la couleur. D’ailleurs, ce n’est pas seulement dans les coloris qui lui sont propres et si particuliers que le peintre donne à voir la lumière. Des jaunes vifs, des rouges violacés, des bleus et des verts acides et stridents. En effet, c’est jusque dans les aspérités obscures de la matière picturale que l’âme est appelée à ressentir la lumière. Dans l’oeuvre du Greco, il n’y a pas une touche de peinture qui ne confine à l’abstraction dionysienne de la Théologie Mystique. “Sur le modèle de ceux qui font une statue de quelque étoffe naturelle, qui ne font qu’ôter de devant les yeux les superfluités grossières qui empêchent la vue de ce qui est caché dans la matière, faisant que la beauté de la figure, qui était renfermée au dedans sorte en évidence et vienne à se manifester, en séparant seulement ce qui en retardait la vue”.

La Pentecôte selon le Greco 3/7

La Pentecôte ou la figure de l’âme en prière

La Pentecôte selon Greco c’est la figure du recueillement, de l’être recueilli et de l’âme en prière. Cette représentation de la descente de l’Esprit-Saint au Cénacle n’est pas une simple illustration du Livre des Actes, mais une authentique méditation sur le mystère de la prière. Le dessein du Greco est ainsi en parfaite harmonie avec la doctrine spirituelle de Louis de Grenade (1504-1585). Dans ses Méditations de la vie du sauveur, éditées à Salamanque en 1554, le frère dominicain conseille “de ne point se contenter de considérer l’image des choses que l’histoire présente, mais de s’efforcer de pénétrer ces mystères des yeux de l’âme, au point de comprendre les dispositions et les sentiments des personnages, et de chercher à deviner au moyen du corps ce qui se passe au fond de l’âme”. Quand l’Espagne du XVIe siècle s’enflamme à nouveau pour l’oeuvre et la doctrine de Denys l’Aréopagite, Louis de Grenade, emprunte la voie de la Théologique mystiquepour nourrir l’oraison, avec une exigence qui le distingue de l’excès des allumbradoset préfigure le chemin spirituel de Jean de la Croix.

Selon Louis de Grenade, “une des choses que Jésus-Christ annonce le plus souvent dans l’Évangile, c’est la venue de l’Esprit-Saint. Il serait même exact de dire qu’une grande partie de l’Évangile en est la préparation; et que le Christ a été le prophète de l’Esprit-Saint, comme Isaïe et Jérémie ont été les prophètes du Christ”. Dans le Livre des Actes, lorsque le Seigneur les eut définitivement quittés sur le mont des Oliviers, les disciples s’en retournèrent à Jérusalem où ils furent tous remplis de l’Esprit-Saint. Dans le retable du Greco, conformément à la tradition, Marie se tient en prière au milieu des disciples réunis dans le Cénacle. L’espace architectural est réduit à sa plus simple expression spirituelle. Accessible grâce à quelques degrés, le Cénacle est une chambre haute dont la voûte ressemble à une coupole byzantine qui laisse tomber à flot la lumière dans le choeur du sanctuaire. C’est dans ce halo lumineux que l’Esprit-Saint, sous forme d’une colombe, se laisse appréhender par la raison et les sens. Dans ce Temple de l’Esprit-Saint de Dieu, Marie et les disciples, sur qui repose une langue de feu, font figure de candélabres. Au premier plan, frappés de stupeur et bouleversés jusqu’à l’extrême, les disciples Pierre et Jean nous tournent le dos. Ils sont tous les deux suspendus à cette manifestation de Dieu qui appelle tout homme à naître d’en haut. Ébloui, Pierre est complètement renversé en arrière. Ébahi, Jean demeure en pure contemplation. Devant eux, au sommet des marches, les autres disciples participent avec les mêmes gestes, et chacun à sa manière, à l’émotion que suscite le tremendumdivin. L’un ramène son bras sur le front, l’autre sur les yeux. L’un demeure saisi, l’autre anéanti. Tous participent à cette “naissance d’en haut” dans une fébrilité qui s’élève jusqu’au repos. En effet, au coeur de cette animation ou tout semble au premier abord perdre en matérialité, il règne une atmosphère sereine et pondérée. Au centre du retable, la figure de Marie, les mains jointes, manifeste ce fond de l’âme qui dans la prière n’est plus troublé par rien et offre au corps entier quiétude et félicité. Selon Louis de Grenade, Marie “présidait et gouvernait ce pieux collège en l’absence de son Fils et guidait le troupeau dans l’intérieur du désert, c’est-à-dire dans le secret du recueillement et dans la persévérance de la prière. Elle savait combien cette disposition avait de l’importance pour préparer à la réception du Saint-Esprit. Qu’il eut été heureux, celui qui eut mérité d’être en cette sainte compagnie, de prendre part à ces prières, de contempler la face de l’Auguste Reine (…) et de voir comment elle disposait le coeur des apôtres à la venue de l’Esprit céleste”. Soucieux de ne jamais le laisser extérieur au mystère, Louis de Grenade engage le fidèle a participer jusqu’au fond de l’âme à la béatitude qu’il lui est donné de contempler.