Prédication pour les Rameaux

J’ai eu peur au début bien sûr, pour moi et mon petit. Ces gars surgis de nulle part qui venaient nous décrocher, sans l’autorisation du maître légitime. Un vol en somme, ou un emprunt. Mais que voulez-vous. On a ça dans le sang nous les ânes. On obéit. Fidèlement. Aux êtres humains. Car on fait confiance. N’est ce pas aux hommes que Dieu a confié toute la création ? Alors nous les avons suivi bravement. Moi et mon ânon. Prêts à servir. Comme chaque jour de notre vie. Puis je l’ai vu. Ses yeux doux, son visage rayonnant. Le type d’homme qui inspire confiance. Celui que l’on veut suivre et servir. D’ailleurs lorsqu’il se mit à parler c’est comme si je reconnaissais une voix ; un verbe clair et limpide qui vous donne d’avancer sur tous les chemins, y compris les plus durs. Je m’approchais, un peu craintive. Mais ce n’est pas moi qu’il regarda. Mais mon petit. Lui n’avait jamais encore porté d’homme. Tout jeune. Bien innocent encore des coups de fouets et de bottes. Pur de toute désillusion. Et un peu gauche, forcément. Mais ça ne m’étonnait guère au fond que ce bel inconnu préférât le plus petit, pour aller son chemin. Du reste, si fort, il n’en avait pas besoin. Mais il se laissait pourtant porter. Comme pour dire : “Voyez, ne craignez pas. J’ai choisi mon parti. Celui des ânes, celui des humbles”. Alors j’étais fière. De voir ainsi mon ânon couronné par ce prince. Cet homme, d’un coup, lui donnait une importance, une dignité dont il n’aurait jamais rêvé et qu’il ne méritait pas. Comme si Dieu lui-même avait décidé de faire de mon ânon sa monture. Le plus grand se servant du plus petit. La force usant de la faiblesse. Un retournement des choses qu’on attendait sans le savoir. Comme une prophétie soudain réalisée. Comme justice faite aux opprimés. Il fallait le voir, ennobli par son hôte, d’un pas majestueux foulant les étoffes, les branchages. Plus fier qu’un cheval. Plus fort que l’étalon. Et moi, derrière je ne perdais rien de cette glorieuse entrée. Comme si la victoire de ce prince, devait de proche en proche, se répandre de l’ânon à sa mère, et bien au-delà. Et toute la foule en liesse communiait au renversant triomphe de toute humilité… La porte franchie, il nous laissa aller, enjoignant à ses amis d’aller nous rattacher, nous rendant à notre maître, et à nos regrets. Quelques jours après, nous avions repris nos tâches. Mon ânon, plus assuré maintenant. Et moi heureuse de le voir grandi. Sur le chemin qui mène hors de la ville nous avons d’abord reconnu sa voix, inoubliable. Il appelait son père en un cri douloureux. Je levais la tête. Il pendait sur le bois. Le maître, ami des humbles. Lui, nous dérobant nous avait libéré. Lui, nous choisissant nous avait élevé. Et maintenant il payait, bien cruellement, pour son audace brave. Fidèle. Obéissant aux hommes qui l’avaient condamné. Son sang pour le nôtre. Oh, mon maître enchaîné. Tu m’as regardé. J’aurais tellement aimé te consoler alors ! Te parler si j’avais pu, t’offrir mon flanc pour t’enlever à mon tour et de mener au loin, loin des hommes cruels, loin du peuple infidèle. Mais mon maître légitime me battit prestement. “Avance, qu’as-tu à lever les yeux vers ce criminel? Tu vaux bien plus que lui !” Je m’en voulus d’avoir passé moi aussi mon chemin. Mais alors, doucement, mon ânon s’approcha. Je pris peur à nouveau. Je pensais que l’amertume aurait ravi son coeur. La scène terrible brisant son innocence. Mais non. “Ne crains pas, ô ma mère. Du tréfonds de moi-même une voix me l’a dit. L’histoire n’est pas close”. Frères et sœurs, nous le savons, cet ânon n’a pas tort. Suivons-le, mais sans peur, pas à pas au cours de cette semaine.

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