Homélies

Désarme-moi, désarme-nous, désarme-les

Homélie du frère Nicolas Burle, 6e dimanche du temps ordinaire, 16 février 202

L’évangile de ce dimanche est difficile, exigeant, radical. Pourtant, il existe quelque chose de bien plus difficile que de s’arracher un œil ou de se couper la main. Tout cela semble finalement beaucoup moins coûteux que ce commandement du Christ :

« lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. »

Parmi les sujets les plus difficiles pour une homélie, le pardon et la réconciliation arrivent largement en tête. Qu’il est difficile de parler de ce que l’on vit avec grande peine ! La Parole de Dieu nous invite pourtant au courage en nous demandant d’aller parler en face à celui qui a quelque chose contre nous. Cela est exigé avant d’aller présenter notre offrande à l’autel. C’est-à-dire maintenant, avant de célébrer l’eucharistie.

À l’idée d’aller voir notre frère, nous sommes souvent paralysés par cette autre phrase de l’évangile que nous ne comprenons peut-être pas de façon juste : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Mais ce que nous faisons est bien pire que de juger : nous condamnons les personnes sans même leur avoir offert un jugement équitable, sans les avoir écoutées.

Vous avez peut-être noté que le Seigneur nous connaît bien. Il nous connaît même par cœur. Il nous demande d’aller parler à celui qui a quelque chose contre nous. Il sait bien que nous pensons évidemment que c’est l’autre, toujours, qui a quelque chose contre nous, c’est lui qui a tous les torts envers nous. Mais le Seigneur nous invite aussi à regarder notre lâcheté quand nous vidons notre sac à tout le monde sauf à cette personne. Ou quand nous nous taisons mais pour mieux ruminer notre amertume, notre rancœur. Quand nous entrons dans un processus de destruction progressive de toute relation.

Nous récolterons ce que nous avons semé dans notre vie. Que récolterons-nous donc en semant ainsi la haine, la colère, la médisance, le mépris, la rancune ? « Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. »

En écoutant ces mots de Ben Sira le Sage, je repense au frère Christian de Chergé, le prieur des moines de Tibhirine, qui priait ainsi : « Seigneur, désarme-moi. Désarme-nous. Désarme-les. » Ou à notre frère le Bienheureux Pierre Claverie, évêque d’Oran assassiné en août 1996, qui écrivait pendant la guerre civile :

« Né en Algérie, j’ai passé mon enfance dans la « bulle coloniale », non qu’il n’y ait eu des relations entre les deux mondes, loin de là ; mais, dans mon milieu social, j’ai vécu dans une bulle, ignorant l’autre, ne rencontrant l’autre que comme faisant partie du décor. Peut-être parce que j’ignorais l’autre ou que je niais son existence, un jour, il m’a sauté à la figure. Il a fait exploser mon univers clos, qui s’est décomposé dans la violence – mais est-ce qu’il pouvait en être autrement ? – et il a affirmé son existence.

L’émergence de l’autre, la reconnaissance de l’autre, l’ajustement à l’autre, sont devenus pour moi des hantises. C’est vraisemblablement ce qui est à l’origine de ma vocation religieuse. Je me suis demandé pourquoi, durant toute mon enfance, étant chrétien – pas plus que les autres –, fréquentant les églises – comme d’autres –, entendant des discours sur l’amour du prochain, jamais je n’avais entendu dire que l’Arabe était mon prochain. Peut-être l’avait-on dit, mais je n’avais pas entendu. Je me suis dit : désormais, plus de murs, plus de frontières, plus de fractures. Il faut que l’autre existe, sans quoi nous nous exposons à la violence, à l’exclusion, au rejet.

Découvrir l’autre, vivre avec l’autre, entendre l’autre, se laisser aussi façonner par l’autre, cela ne veut pas dire perdre son identité, rejeter ses valeurs, cela veut dire concevoir une humanité plurielle, non exclusive. »

Je sais bien que cela est très difficile. Le chemin est long pour parvenir à désarmer nos paroles, pour que nos paroles cherchent toujours à édifier et non à détruire. Mais je peux témoigner que c’est possible. C’est ce que les volontaires de Dom&Go nous racontent lors de chaque WE de formation. Ils ont vécu cela avec les frères et les sœurs dominicains, dans différentes communautés, sur tous les continents : cet ajustement à l’autre, ces réconciliations quotidiennes, cette humanité plurielle. Alors cela doit être possible aussi en France.

Notre parole est très puissante. Elle a la douceur de l’eau ou la violence du feu. Elle peut mettre fin à une relation ou au contraire permettre un réconciliation. Evidemment, la réconciliation exige une réciprocité. J’ai besoin de l’autre pour qu’il y ait réconciliation. Mais pardonner ou demander pardon, cela m’appartient. C’est ma souveraineté. C’est à moi de faire ce pas, de prononcer ces mots. Et si ce n’est pas encore possible de le dire en face ou de l’écrire, au moins confier ce désir de pardon au Seigneur dans la prière.

Notre parole est très puissante. Elle a la douceur de l’eau ou la violence du feu. Elle peut tuer ou elle peut redonner vie. Prenons donc soin de notre parole. Car nous sommes les disciples de Jésus, le Verbe de Dieu, la Parole faite chair. Il est venu sauver ce qui était perdu. Il a donc sauvé notre pauvre parole en prononçant les mots les plus importants de l’histoire de l’humanité, les mots qui ont permis la réconciliation des hommes de tous les temps avec Dieu par l’offrande de sa vie sur l’autel de la croix : « Ceci est mon corps, livré pour vous. Ceci est mon sang, versé pour vous ». Puissions-nous prononcer nous aussi les mots de la réconciliation dans notre vie.

Amen.

Présentation du Seigneur au Temple

Homélie du frère Denis Bissuel, dimanche 2 février 2020

Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples, lumière qui se révèle aux nations.

Frères et sœurs, le moment est venu, crucial, de l’histoire du salut, et Siméon a vu, il a vu ce que l’œil ne voit pas, il a vu le salut de Dieu. Dieu personne ne l’a jamais vu, on ne peut contempler que son œuvre dans l’histoire humaine. Siméon n’a rien vu d’extraordinaire, il n’a pas assisté à un prodige ou un miracle qui en ferait la preuve. Non, prenant l’enfant Jésus dans ses bras, il a vu la simplicité de Dieu et il a accueilli sa présence, et cela lui suffit. Il peut partir en paix.

Quarante jours après Noël c’est toujours le même mystère que nous célébrons, celui de l’incarnation : Dieu qui se fait l’un de nous sous les traits étonnants et pourtant familiers d’un petit enfant, Jésus, Fils bien-aimé du Père, né de Marie à Bethléem.

Aujourd’hui l’Enfant est présenté au Temple par ses parents venus l’offrir en conformité avec la loi de Moïse qui prévoyait que tout premier-né de sexe masculin devait être consacré au Seigneur. Pourquoi ? Si on te le demande, dit l’Ecriture, tu diras : c’est que le Seigneur nous a libérés de la servitude. Car la Loi à laquelle ils obéissent est délivrance. La libération de l’esclavage est pour le peuple un acte fondateur par lequel Dieu se révèle et que la loi vient sans cesse rappeler. La présentation de Jésus au Temple annonce l’offrande, le don qu’il fera de sa vie par amour de ses frères en humanité, acte de salut pour nous faire connaître la liberté des enfants de Dieu.

Siméon attendait l’événement que tous attendaient et dont Anne la prophétesse ne cessait de parler, le temps où Dieu viendra consoler et libérer son peuple en lui assurant enfin la paix et la prospérité. Ni prêtre, ni rabbi, ni lévite, il est venu au Temple poussé par l’Esprit Saint, c’est un homme juste, fervent, un fils d’Israël qui attend la promesse, totalement associé au destin de son peuple en attente. Sa parole est prophétique.

Il proclame Jésus lumière pour tous les peuples. Dans une lettre récente adressée à ses frères et sœurs dominicains, le fr. Gérard Timoner, Maître de l’Ordre, écrit que le verbe ‘accoucher’ se dit en italien et en espagnol ‘donner à la lumière’, et en tagalog ‘être donné à la lumière’. Et il ajoute : Marie n’a pas seulement amené son Fils à la lumière, elle a apporté la lumière au monde, à tout le monde, à Israël et aux païens, aux croyants comme aux non-croyants. Et c’est là l’inattendu, l’extraordinaire.

Avec l’Enfant dans les bras, c’est la nouvelle alliance dans les bras de l’ancienne, Siméon dévoile en même temps sur un ton dramatique le destin de l’Enfant et celui de sa Mère, car déjà comme à Noël autour du nouveau-né, se profile l’ombre de la croix : Voici que cet Enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction. Et toi Marie sa mère un glaive traversera ta vie. 

Un grand étonnement passe dans le regard de Marie. La venue au monde de l’Enfant va trancher dans le cœur de chaque homme et de chaque communauté. Devant l’Enfant il va falloir se prononcer en vérité, se décider à l’écouter et à le suivre ou le quitter. Sa Parole, lumière sur notre route, révélera le fond des cœurs, la pente secrète de notre liberté.

Jésus nous montre la voie à suivre : devenir lumière les uns pour les autres, nous détacher de ce qui peut encore nous retenir, tout lâcher pour marcher à sa suite de Jérusalem à la Galilée des nations, toujours prêt à faire de notre vie une offrande par un surcroît d’amour et de pauvreté. Nous ne pourrons témoigner de la gloire du Christ qu’en acceptant d’affronter avec lui la contradiction, de traverser les épreuves de la vie dans la persévérance, la confiance et la foi, conscients du clair-obscur de nos cœurs partagés.

Et nous aujourd’hui, comme Marie et Joseph, comme Anne et Siméon, nous sommes venus nous aussi dans le Temple nouveau, fait de pierres vivantes, et nous nous présentons devant Dieu notre Père, nous lui offrons ce que nous sommes.. Nous présentons le pain qui deviendra pains de la vie, et le vin qui deviendra vin du Royaume éternel. Nous rencontrons Jésus-Christ dans la communion à son Corps et à son Sang, et cette communion est aussi communion fraternelle. Maintenant dans sa clarté nous nous découvrons frères, nous pouvons devenir à notre tour des lumières les uns pour les autres.

Frères et sœurs, si cette fête d’aujourd’hui est aussi celle dite de ‘la vie consacrée’, si elle est placée sous le signe de l’action de grâce, c’est parce qu’il est juste et bon de rendre grâce pour toutes les vies totalement données au Seigneur et aus frères, sous de multiples formes et charismes. Car il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Le Christ, un nouveau départ

Baptême du Christ – Dimanche 12 janvier 2020 – Homélie du frère Denis Cerba

Cet épisode du baptême de Jésus par Jean dans les eaux du Jourdain est évidemment un épisode crucial — un épisode-charnière — du récit évangélique, puisqu’il marque un tournant dans la vie du Christ : après l’émerveillement de Noël, après l’enfance de Jésus dont saint Matthieu ne dit pas un mot, on est plongé brutalement dans les choses sérieuses : la mission du Christ commence, ce pour quoi il est venu. Pourquoi est-il venu ? Pour faire quoi ? La question est importante — et on peut tout de suite remarquer qu’elle n’est pas susceptible d’une réponse si évidente que ça, puisque dès le début le comportement de Jésus a quelque chose de surprenant pour Jean-Baptiste lui-même : pourtant, s’il y avait une personne sur terre qui aurait dû savoir ce que venait faire Jésus, c’était bien Jean-Baptiste — c’était même en principe le seul : puisque sa mission à lui, c’était précisément d’être le tout dernier prophète du Messie, celui qui a la chance de le voir effectivement arriver et qui devait le reconnaître, le désigner au reste du monde, l’adouber en quelque façon. Et c’est bien ce qu’il fait en baptisant Jésus, et vous vous rappelez ces autres passages, notamment dans l’Évangile de Jean, où il désigne Jésus et ajoute : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Il sait donc qui est Jésus et ce qu’il vient faire. Il sait aussi que Jésus est beaucoup plus grand que lui : « Après moi vient un homme qui est plus grand que moi, et dont je ne suis même pas digne de dénouer les sandales ». C’est une façon de dire que Jésus est non seulement plus grand que lui, mais en fait le plus grand, le dernier, le Messie, qu’il ne faut pas en attendre encore un autre après lui. Donc Jean est celui qui connaît le mieux Jésus, et pourtant il est surpris dès le début par le comportement de Jésus : que Jésus veuille se faire baptiser par lui. Les explications que lui fournit Jésus sont assez vagues, il faut bien le dire : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice ». En quoi consiste ce summum de justice, Jésus ne précise pas, et ça n’a cessé d’exercer la sagacité des commentateurs depuis 2000 ans : le premier et principal problème étant que le baptême de Jean est foncièrement un baptême de pénitence (de confession des péchés et de conversion), et que s’il en est un qui est absolument sans péché, et pour lequel un tel baptême est inutile, c’est bien le Christ ! Il porte les péchés du monde, mais il est lui-même absolument sans péché : donc s’il est question de justice, c’est plutôt injuste qu’autre chose qu’il se fasse baptiser par Jean, puique c’est plutôt le seul qui n’a pas à l’être… (tandis que pour nous, évidemment, c’est plus que juste !). En fait, cette formule — « il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » — traduit sans doute plutôt l’embarras des premiers chrétiens, dont saint Matthieu est le représentant, qui étaient persuadés qu’il était bien que Jésus se fasse baptiser par Jean — puisqu’il l’a fait — mais qui avaient du mal à comprendre ce que ça voulait dire. On connaît la solution de saint Jean — l’Évangéliste — à ce problème, saint Jean qui a écrit plus tard que saint Matthieu et au sein d’une tradition spirituelle un peu différente. Il fait dire à Jean — le Baptiste — ces paroles un peu étonnantes : en fait, Jésus, je ne le connaissais pas (c’est en toutes lettres dans l’évangile de Jean), je savais que c’était lui le Messie, mais je ne le connaissais pas : tout en sachant que c’était lui, je ne le connaissais pas… Ça veut dire en gros qu’il ne savait pas parfaitement ce qu’était un Messie et qu’il a compris (ou commencé à comprendre) justement après avoir baptisé Jésus — je cite les paroles de saint Jean-Baptiste d’après saint Jean l’Évangéliste (j’espère que vous suivez) : « Moi, je ne le connaissais pas, mais… j’ai vu l’Esprit descendre, telle une colombe venue du ciel, et demeurer sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, celui-là m’avait dit : “Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint.” Et moi, j’ai vu et je témoigne que celui-ci est l’Élu de Dieu. » Donc, ça c’est la solution de Jean l’Évangéliste : Jean le Baptiste a vraiment compris qui était Jésus seulement après l’avoir baptisé (sans préciser d’ailleurs ce qu’est un véritable Messie, si ce n’est que c’est l’Élu de Dieu…). Mais il faut noter que ce n’est pas la solution de saint Matthieu, puisqu’on trouve dans son évangile, quelques pages après le passage d’aujourd’hui, un texte (vous vous en souvenez) où Jean est au fond de sa prison, après avoir été arrêté par le roi Hérode : et ayant entendu parler des œuvres du Christ, il lui envoie quelques-uns de ses disciples pour lui demander : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »… Question quand même très étonnante, puisqu’elle semble indiquer qu’au vu des actes de Jésus, Jean est plutôt de moins en moins sûr qu’il est bien le Messie… Alors Jésus le rassure : si, si ! ne t’en fais pas, je suis bien le Messie : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les malades sont guéris, etc., etc. En fait, il lui cite les signes bibliques traditionnels, assez littéraires, qui sont censés accompagner la venue du Messie, mais sans lui révéler au fond l’essentiel de sa mission, qui n’est pas avant tout de guérir les malades… Bref, tout ceci pour vous faire comprendre que les premiers disciples de Jésus, et au premier rang d’entre eux son tout premier disciple et jusqu’aux évangélistes eux-mêmes, ont fait l’expérience d’une certaine étrangeté du comportement de Jésus, alors qu’ils le connaissaient on ne peut mieux (mieux que nous en tout cas), et qu’ils n’ont pas hésité à faire état dans le texte même de l’Évangile (en particulier, mais pas seulement, à travers la figure du Baptiste) d’une certaine forme de perplexité qu’il a pu susciter, y compris chez ses adhérents (et chez les Pharisiens, évidemment, c’était plus que de la perplexité !). Je crois que c’est important de ne pas perdre de vue ce caractère hors-normes de Jésus, y compris pour ses disciples : pas plus pour nous aujourd’hui que pour ses premiers disciples, la foi au Christ n’est incompatible avec — mieux : elle ne va pas sans — une certaine capacité d’expérimenter et de s’étonner devant une certaine étrangeté du Christ : Jésus dépasse nos attentes et nos cadres mentaux et spirituels — et après tout c’est bien pour ça qu’il est venu : il est venu pour nous convertir, pour nous faire changer, pour bouleverser nos vies, pour faire entrer Dieu dans nos vies d’une façon telle qu’Il n’y est pas d’emblée ou naturellement, et pas pour rester dans la case dans laquelle on a toujours plus ou moins envie de le mettre et de le laisser, pour se couler dans nos façons de penser : le Christ n’a pas à se mettre à la place qu’on a décidé de lui laisser, puisque c’est au contraire à nous de nous laisser bousculer par son message et son exemple !

Donc ce récit du baptême du Christ qui nous intéresse aujourd’hui, ce n’est pas simplement le récit bien huilé d’une sorte d’intronisation de Jésus comme Messie, prélude à une carrière triomphante d’envoyé de Dieu parmi les hommes… Certes, il y a un peu de ça : Jésus est bien adoubé par Jean, et plus encore évidemment par Dieu son Père, qui le marque bien comme l’Unique, le seul, l’indépassable, « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur ». Mais il n’y a pas que ça — sinon ça ressemblerait plus, il me semble, à une histoire forgée de toutes pièces par un disciple trop zélé (ou précisément par quelqu’un qui aurait une idée préconçue de Dieu), qu’à une authentique expérience et connaissance de l’unicité du Christ, telle que pouvait l’avoir saint Matthieu et telle qu’il cherche à nous la transmettre. Je crois que saint Matthieu veut nous transmettre quelque chose de plus profond, en particulier à travers ce décalage entre Jean et Jésus : Jésus n’est pas seulement celui qui accomplit l’attente de Jean, c’est aussi et peut-être d’abord celui qui la dépasse, qui l’accomplit d’une façon tout à fait inouïe par rapport à ce que pouvait attendre et imaginer le Baptiste lui-même. Si vous vous rappelez la prédication du Baptiste, c’est essentiellement un message apocalyptique : « Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche. » Jean entend ça au sens tout à fait littéral : le Royaume des Cieux, ça va arriver maintenant, pour cette génération, et ça va consister essentiellement en un jugement dernier : la cognée est au pied des arbres et tout arbre mauvais sera coupé et jeté au feu. En somme, il annonce l’imminence de la fin du monde et l’arrivée d’un Messie juge, donc il y a urgence absolue à se convertir, c’est votre dernière chance !, c’est ce qu’il dit aux gens. Évidemment, ça ne sera pas tout à fait le message de Jésus, même si là encore, il y a un peu de ça, et on sait que les tout premiers chrétiens ont vraiment vécu dans cette urgence apocalyptique : la première génération de chrétiens a de fait cru à un retour proche du Christ (certaines lettres de saint Paul en témoignent) et c’est seulement peu à peu qu’on a constaté et compris que le Christ, en fait, prenait son temps… Alors en un sens, l’œuvre du Christ a certes bien un côté apocalyptique, un côté final : au sens où après la naissance, la vie, la mort, la résurrection du Christ et l’effusion de l’Esprit Saint, Dieu a tout fait ce qu’il pouvait et voulait faire pour nous et qu’en un sens il n’a rien à ajouter d’essentiel à ça : en ce sens, pour Jésus comme pour Jean, le Royaume des Cieux est tout proche — si proche qu’il est déjà là, déjà instauré pour l’essentiel. La différence essentielle avec Jean, c’est que le Christ, s’il nous appelle à la conversion avec autant de radicalité que le Baptiste, il ne nous met pas devant le billot et la hache — il nous laisse le temps : alors, pas le temps de se la couler douce et de se dire « Je penserai à me convertir demain, y a pas le feu… », mais plutôt le temps d’agir : le temps de comprendre et d’entrer librement dans le Royaume des Cieux qu’il a inauguré, le temps, mieux encore, de faire advenir, croître, fructifier (telle la graine de moutarde de la parabole) ce Royaume des Cieux par nos propres choix et notre propre œuvre sous la mouvance de l’Esprit Saint. Voilà : l’une des caractéristiques essentielles du Christ, c’est d’ouvrir une conception radicalement positive de l’histoire humaine : l’histoire humaine n’est pas finie et le meilleur est à venir ! — même si je vous accorde que pour y croire, il faut parfois avoir la foi ! Mais c’est justement ça, être chrétien : avoir la foi. Donc, la venue du Christ, c’est pas une fin (comme le croyait Jean-Baptiste), c’est plutôt un commencement. C’est exactement le sens de l’image de la colombe sous la forme de laquelle se manifeste la descente de l’Esprit Saint sur Jésus : pour un Juif pétri de connaissance de la Bible comme l’était saint Matthieu c’est une allusion transparente au verset 2 du premier chapitre du premier livre de la Bible, le livre de la Genèse : « … et l’esprit de Dieu planait sur les eaux… » — donc pour Matthieu la venue du Christ est une nouvelle genèse, une nouvelle création, un nouveau début, un nouveau point de départ, et pas du tout une fin brutale, c’est pas du tout la cognée au pied de l’arbre ! Et de fait, quand on lit la Bible, on s’aperçoit que Dieu est tout à fait coutumier du fait : autant il passe l’Ancien Testament à fulminer contre la méchanceté et l’infidélité des hommes, et en particulier d’Israël (ça, c’est son côté Jean-Baptiste), autant il passe son temps à leur accorder à chaque fois un nouveau départ, il passe son temps à remettre les compteurs à zéro : avec Noé après le Déluge (où on retrouve la colombe qui vole au-dessus des eaux !), avec l’Exode et la sortie d’Égypte, avec la réécriture des Tables de la Loi après que Moïse eut brisé de colère le premier exemplaire, avec l’entrée en Terre promise, avec la succession des Juges, des mauvais et des bons, puis celle des Rois, des mauvais et des bons, et enfin avec le retour d’Exil et la reconstruction du Temple : hé bien ! dans cette perspective, il est clair que la venue de Jésus est l’ultime nouveau départ, le dernier nouveau départ que Dieu nous donne pour devenir enfin ensemble fidèles, justes et saints ! Je ne sais pas vous mais moi, je trouve ça plutôt enthousiasmant comme perspective !

Un dernier mot, pour conclure. Il y a une autre allusion importante dans le texte de saint Matthieu. En attribuant au Père la formule « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie », saint Matthieu identifie de façon transparente — toujours pour un lecteur assidu de la Bible — Jésus à la figure du serviteur parfait, c’est-à-dire à la figure du « Serviteur souffrant » dont parle le prophète Isaïe — la liturgie nous aide, on l’a lu tout à l’heure : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon Esprit, il proclamera le droit. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton… Il ne brisera pas le roseau qui fléchit (donc il ne risque pas de couper des arbres !), il n’éteindra pas la mèche qui faiblit… Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas (malgré l’adversité, sous-entendu), jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre… Tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres ». Le Christ est le vrai serviteur souffrant et il nous invite tout simplement à suivre son exemple dans l’œuvre d’édification du Royaume des Cieux. C’est peut-être à première vue moins enthousiasmant que l’idée d’un nouveau départ, mais c’est tout aussi fondamental. Jésus est le vrai serviteur au double sens où il est parfaitement fidèle à Dieu et où il est venu pour servir et non pour être servi, et il est le serviteur souffrant au sens où travailler à l’édification du Royaume des Cieux, c’est nécessairement s’affronter à l’adversité du mal et souvent subir son triomphe à court terme. Mais dans le Christ, nous avons l’assurance de l’issue finale, sans en connaître l’heure — ce qui doit suffire à nous donner le courage nécessaire, au moins pour cette année !

Solennité de l’Épiphanie

Dimanche 5 janvier 2020 – frère Maurice Billet

Deux évangélistes racontent l’enfance de Jésus. Nous connaissons le récit de Luc, avec la naissance de Jésus et l’annonce aux bergers, aux pauvres parmi les pauvres. Ils sont les premiers à recevoir la bonne nouvelle de la venue du sauveur parmi les hommes. Le récit de Matthieu que nous venons de lire relate la venue des mages, des étrangers, des païens, à Bethléem, guidés par une étoile, à la maison où se trouvaient Jésus, sa mère. N’oublions pas Joseph, qui était dans son village natal, Bethléem, car il était de la maison de David. Et donc, Jésus était aussi de la descendance de David. Ainsi s’accomplissait la prophétie, faite plusieurs siècles avant par Balaam, un prophète païen : « Une étoile se lève, issue de Jacob, un sceptre se dresse, issu d’Israël ».

Eux aussi, les mages, des païens, ont été les premiers à rendre hommage à l’enfant Jésus. Ils étaient des savants qui scrutaient le ciel. Ils ont vu une étoile. Ils l’ont suivie et arrivent à Jérusalem. Pour déchiffrer leur route, il leur faut apprendre à lire dans deux livres. Celui de la création, ils scrutent les astres, et le livre de la Bible, dans lequel ils scrutent les Écritures. Être à l’écoute du monde, là où la parole de Dieu est présente. Ils entrent dans la course aux étoiles.

Selon un document arménien du 6e siècle, les mages sont décrits avec plus de détails, légendaires. Ils sont rois. Gaspard régnait sur l’Arabie. Melchior sur la Perse. Baltassar sur les Indes.

Où est le roi des Juifs ? C’est la question des mages. Elle inquiète beaucoup Hérode, déclaré roi des Juifs par le Sénat romain, et aussi les chefs des prêtres et les scribes. Ces derniers, spécialistes, ont pu renseigner les mages. Ils n’ont pas bougé, enfermés qu’ils étaient dans leur palais et leur bonne conscience. Les mages sont des voyageurs de l’espérance.

Qui est le roi des Juifs ? La véritable réponse à la question des mages se trouve sur la croix, écrite en trois langues, « Jésus de Nazareth, le roi des Juifs. » Le messie apparaît au milieu des humbles.

Les mages sont des veilleurs. Ils se mettent debout. Ils se déplacent. L’étoile les précédait, elle marchait devant. C’est dans la nuit que l’étoile est visible. Les mages se déplacent comme Abraham. L’histoire a un sens, c’est-à-dire qu’elle a une signification, qu’elle a une direction, une orientation. Dieu retourne les évidences.

Les mages ont dû être déconcertés ; ils se retrouvent dans un humble foyer, à Bethléem. Nul ne peut entrer dans le royaume s’il ne devient un enfant. Dieu bouscule nos évidences. Quand vient l’enfant de la crèche, Dieu manifeste la priorité aux plus pauvres, aux bergers. Jésus, adulte, donne la priorité à cet homme lépreux qu’il va toucher en dépit de la loi, ou à cette femme pécheresse qu’il va pardonner en dépit de ses condamnations. Quand Jésus, roi des Juifs, meurt sur la croix, il donne la priorité à ce bandit attaché à ses côtés et qui lance le oui du dernier instant.

Dieu est vraiment étrange, il est le serviteur du plus faible, quelle que soit sa faiblesse, car il affronte l’épreuve de l’amour véritable. Il nous propose une voie, sans rien imposer. Il nous faut le suivre comme nous le pouvons.

L’étoile que les mages ont suivie est devenue pour eux le visage et le regard d’un petit enfant. Dieu se rend visible, sans provoquer la mort, mais pour communiquer la vie. Ils virent l’enfant avec Marie sa mère. Et ce n’était pas dans un palais.

« Dieu a tellement pris la dernière place que personne désormais ne pourra la lui ravir. » Parole de l’abbé Huvelin à Charles de Foucauld.

Dieu retourne les évidences. Relisons quelques versets du psaume que nous avons chanté : « Dieu délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. » La 2e lecture tirée des Éphésiens : « Frères le mystère révélé, c’est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus ». C’est la mondialisation made in Dieu, made in God. Nous devenons des gens du voyage. L’Épiphanie nous invite à être solidaires d’une mondialisation divine.

Les dons. L’or est offert. Les dons reçus doivent être partagés. Ce que nous avons vient du Seigneur. L’or est inaltérable, mais il peut polluer les cœurs. Notre richesse est l’amour indéfectible du Seigneur, comme sa patience. Dieu ne peut pas se renier. L’or, est une forme du pouvoir, comme de service.

L’encens ne relève pas de nécessités économiques. Il relève des gestes de respect. Il est aussi nécessaire que l’argent. Nous en avons besoin. Reconnaître la dignité d’un homme, quelle que soit son origine. L’encens représente la gratuité dans notre vie. Il symbolise la prière, qui est le plus beau des présents. Celui de la disponibilité de l’homme qui donne à Dieu ce qu’il a de plus précieux : son temps. L’encens est une marque de respect.

La myrrhe embaume les défunts, elle affirme la croyance en la survie. Le corps est le temple de l’Esprit. Nous sommes responsables de notre corps. Il s’agit d’habiter notre corps, de tenir son corps, d’être son corps. Le corps est ce qui nous permet de communiquer avec autrui. Quand nous recevons le corps du Christ, il nous transforme en ce qu’il est.

Nous avons à passer par Jérusalem, dont le nom signifie « vision de paix », pour la rencontre à Bethléem, qui signifie « maison du pain ». C’est ce que nous faisons, en ce moment, dans notre célébration.

Ils prennent un autre chemin, ils sont déroutés ; c’est la conversion. Ce qui est païen en nous sera converti. « Que ta volonté soit faite ». Le Christ est présent là où ça fait mal, là où notre cœur est malade, fragile, hésitant. La guérison n’est possible que si nous nous remuons. Il faut agir, faire un pas. L’étoile nous guidera là où le Seigneur veut nous amener. Il est au cœur de nos affrontements, de nos misères, de nos faiblesses, comme de nos joies.

L’étoile d’aujourd’hui, de maintenant, Jésus nous la précise : quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». Tout visage humain est une étoile. « Retiens l’étranger, si tu veux reconnaître le Seigneur » dit saint Augustin. C’est souvent l’étranger, notre prochain qui nous révèle ce que nous sommes.

En ce début d’année 2020, souhaitons-nous bonne route, dans la paix, la justice, la solidarité et le partage. Le Seigneur, Emmanuel, est toujours avec nous, au plus profond du cœur de l’Église et de nous-mêmes. Saint Paul nous dit : « Vous êtes l’unique corps du Christ, vous êtes membres des uns et des autres ».

Nous avons une famille

Homélie de la sainte Famille – Dimanche 29 décembre 2020 – frère Benoît Ente

Chacun d’entre nous, nous avons une famille. Le temps que vous lui avez accordé à Noël ou au cours de cette année 2019 montre l’importance pour vous de cette famille. Et même si, vous avez décidé de couper les ponts avec elle, le poids de cette décision, le manque qu’elle crée montre la place que la famille occupe dans notre cœur. Et même ceux qui comme on le dit trop rapidement n’ont pas de famille parce qu’ils sont orphelins ou parce qu’ils ont été élevés en foyers, ceux là consacrent une partie de leur vie à retrouver leur famille. La famille fait partie de notre vie, de notre ADN. Elle est comme la terre dont la plante a besoin pour vivre.

Aujourd’hui, l’Eglise nous donne à contempler une bien étrange famille. Un père qui n’est pas le père biologique et qui est à deux doigts de répudier son épouse. Une mère qui est la seule femme dans l’histoire de l’humanité à avoir conçu un enfant sans homme. Une naissance dans une précarité extrême, à l’endroit où mangent et dorment les bêtes, où nous imaginons sans peine que les conditions d’hygiène et de sécurité n’étaient pas totalement réunies. Puis, un être mystérieux apparaît dans les rêves de Joseph pour le prévenir d’un danger. Immédiatement, toute la famille émigre sans visa pendant la nuit dans un pays qui n’a pas la même religion. Et nous pourrions encore continuer la liste des bizarreries de cette famille.

Décidément, nous sommes loin du modèle familial que nous pourrions avoir en tête avec un papa, une maman, des enfants et une maison tranquille. Et c’est plutôt une bonne nouvelle pour nous, car cette surprenante famille de Jésus rejoint les familles d’aujourd’hui décomposées, recomposées, toujours en mouvement.

Alors finalement, qu’est-ce qu’une famille ? Et qu’est-ce qui fait qu’elle est sainte ? 

Une famille, c’est un réseau de relations qui relient des personnes de manière particulièrement forte. Des personnes sur qui on peut compter en particulier quand nous traversons une épreuve. Des personnes engagées les unes envers les autres. 

Joseph aurait pu se dire, cela commence à être dangereux cette histoire, je prends mes cliques et mes claques et je m’en vais. Eh bien non, il reste fidèle, il assume et il fait face jusqu’au bout. Marie et l’enfant ont pu compter sur son soutien devant la menace d’Hérode. De même Joseph a pu compter sur la confiance de Marie quand il lui a parlé de son étrange rêve et qu’il a décidé de quitter précipitamment le pays dans la nuit. C’est justement dans l’épreuve que se vérifient et se forment les liens familiaux, ce qui unit les êtres et que nous appelons amour.

Pour vivre de cet amour, Marie et Joseph ont un secret qui leur a permis justement de surmonter l’épreuve et d’oser partir à l’aventure. Dans leur famille, il y a un membre particulier, un membre qu’on ne voit jamais et que Jésus appellera plus tard Père ou même parfois Abba, Papa. Ce membre ne s’impose pas. Il est comme une pièce rapportée qui se tient à la porte et à qui l’on accorde une place si on le veut bien. Ce membre, Marie et Joseph savent qu’ils peuvent compter sur lui. Ils savent qu’Il leur parlent, les guide, parfois en songe, parfois par leur conscience, par la parole d’un ami ou encore par celle des Écritures.

Et c’est peut-être cela qui fait la sainteté d’une famille. Là où Dieu est présent, qu’il soit nommé ou pas. Là où sa parole est écoutée quelle qu’en soit la manière. Et là où sa volonté est accomplie. C’est ainsi que Jésus désigne sa propre famille. Ma mère, mes frères, mes sœurs sont ceux qui accomplissent la volonté de Dieu. La sainte famille est sainte parce que Dieu y est présent, à une place de choix. Et ici, doublement. Dans l’esprit de Marie et de Joseph, qui ont foi au Dieu de leur Père. Et dans le ventre de Marie, où l’enfant-Dieu déjà illumine et guide ceux qui lui font une place. 

Aujourd’hui, frères et sœurs, où est-elle la sainte famille sinon juste à côté de vous ? Au milieu de cette communauté d’hommes et de femmes engagés les uns envers les autres par la parole que nous a laissée Jésus. Cette parole que nous écoutons dimanche après dimanche, jour après jour. Une parole faite chair, que nous mangeons ensemble autour de la même table. Frères et sœurs, que cette famille appelée Église soit notre force pour aller de l’avant, affronter nos épreuves et goûter à la joie de devenir enfants de Dieu. Amen. 

Aujourd’hui, l’Eglise nous donne à contempler une bien étrange famille. Un père qui n’est pas le père biologique et qui est à deux doigts de répudier son épouse. Une mère qui est la seule femme dans l’histoire de l’humanité à avoir conçu un enfant sans homme. Une naissance dans une précarité extrême, à l’endroit où mangent et dorment les bêtes, où nous imaginons sans peine que les conditions d’hygiène et de sécurité n’étaient pas totalement réunies. Puis, un être mystérieux apparaît dans les rêves de Joseph pour le prévenir d’un danger. Immédiatement, toute la famille émigre sans visa pendant la nuit dans un pays qui n’a pas la même religion. Et nous pourrions encore continuer la liste des bizarreries de cette famille.

Décidément, nous sommes loin du modèle familial que nous pourrions avoir en tête avec un papa, une maman, des enfants et une maison tranquille. Et c’est plutôt une bonne nouvelle pour nous, car cette surprenante famille de Jésus rejoint les familles d’aujourd’hui décomposées, recomposées, toujours en mouvement.

Alors finalement, qu’est-ce qu’une famille ? Et qu’est-ce qui fait qu’elle est sainte ? 

Une famille, c’est un réseau de relations qui relient des personnes de manière particulièrement forte. Des personnes sur qui on peut compter en particulier quand nous traversons une épreuve. Des personnes engagées les unes envers les autres. 

Joseph aurait pu se dire, cela commence à être dangereux cette histoire, je prends mes cliques et mes claques et je m’en vais. Eh bien non, il reste fidèle, il assume et il fait face jusqu’au bout. Marie et l’enfant ont pu compter sur son soutien devant la menace d’Hérode. De même Joseph a pu compter sur la confiance de Marie quand il lui a parlé de son étrange rêve et qu’il a décidé de quitter précipitamment le pays dans la nuit. C’est justement dans l’épreuve que se vérifient et se forment les liens familiaux, ce qui unit les êtres et que nous appelons amour.

Pour vivre de cet amour, Marie et Joseph ont un secret qui leur a permis justement de surmonter l’épreuve et d’oser partir à l’aventure. Dans leur famille, il y a un membre particulier, un membre qu’on ne voit jamais et que Jésus appellera plus tard Père ou même parfois Abba, Papa. Ce membre ne s’impose pas. Il est comme une pièce rapportée qui se tient à la porte et à qui l’on accorde une place si on le veut bien. Ce membre, Marie et Joseph savent qu’ils peuvent compter sur lui. Ils savent qu’Il leur parlent, les guide, parfois en songe, parfois par leur conscience, par la parole d’un ami ou encore par celle des Écritures.

Et c’est peut-être cela qui fait la sainteté d’une famille. Là où Dieu est présent, qu’il soit nommé ou pas. Là où sa parole est écoutée quelle qu’en soit la manière. Et là où sa volonté est accomplie. C’est ainsi que Jésus désigne sa propre famille. Ma mère, mes frères, mes sœurs sont ceux qui accomplissent la volonté de Dieu. La sainte famille est sainte parce que Dieu y est présent, à une place de choix. Et ici, doublement. Dans l’esprit de Marie et de Joseph, qui ont foi au Dieu de leur Père. Et dans le ventre de Marie, où l’enfant-Dieu déjà illumine et guide ceux qui lui font une place. 

Aujourd’hui, frères et sœurs, où est-elle la sainte famille sinon juste à côté de vous ? Au milieu de cette communauté d’hommes et de femmes engagés les uns envers les autres par la parole que nous a laissée Jésus. Cette parole que nous écoutons dimanche après dimanche, jour après jour. Une parole faite chair, que nous mangeons ensemble autour de la même table. Frères et sœurs, que cette famille appelée Église soit notre force pour aller de l’avant, affronter nos épreuves et goûter à la joie de devenir enfants de Dieu. Amen.