Retraite de Pâques / Jeunes Pros

À 15 minutes de la gare Lille Europe, dans un magnifique couvent classé “Patrimoine du XXe siècle”, profitez de 3 journées pour :
*vous ressourcer dans le silence du parc de 2 hectares,
*vous former en participant à la liturgie et aux enseignements des frères,
*vous nourrir des rencontres avec les autres retraitants et des différents services dans le couvent.

Jeunes Pros +23 ans + Logement et repas 90€
Contact : Frère Nicolas + nicolas.burle@gmail.com

Inscription en remplissant ce formulaire

Présentation du Seigneur au Temple

Homélie du frère Denis Bissuel, dimanche 2 février 2020

Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples, lumière qui se révèle aux nations.

Frères et sœurs, le moment est venu, crucial, de l’histoire du salut, et Siméon a vu, il a vu ce que l’œil ne voit pas, il a vu le salut de Dieu. Dieu personne ne l’a jamais vu, on ne peut contempler que son œuvre dans l’histoire humaine. Siméon n’a rien vu d’extraordinaire, il n’a pas assisté à un prodige ou un miracle qui en ferait la preuve. Non, prenant l’enfant Jésus dans ses bras, il a vu la simplicité de Dieu et il a accueilli sa présence, et cela lui suffit. Il peut partir en paix.

Quarante jours après Noël c’est toujours le même mystère que nous célébrons, celui de l’incarnation : Dieu qui se fait l’un de nous sous les traits étonnants et pourtant familiers d’un petit enfant, Jésus, Fils bien-aimé du Père, né de Marie à Bethléem.

Aujourd’hui l’Enfant est présenté au Temple par ses parents venus l’offrir en conformité avec la loi de Moïse qui prévoyait que tout premier-né de sexe masculin devait être consacré au Seigneur. Pourquoi ? Si on te le demande, dit l’Ecriture, tu diras : c’est que le Seigneur nous a libérés de la servitude. Car la Loi à laquelle ils obéissent est délivrance. La libération de l’esclavage est pour le peuple un acte fondateur par lequel Dieu se révèle et que la loi vient sans cesse rappeler. La présentation de Jésus au Temple annonce l’offrande, le don qu’il fera de sa vie par amour de ses frères en humanité, acte de salut pour nous faire connaître la liberté des enfants de Dieu.

Siméon attendait l’événement que tous attendaient et dont Anne la prophétesse ne cessait de parler, le temps où Dieu viendra consoler et libérer son peuple en lui assurant enfin la paix et la prospérité. Ni prêtre, ni rabbi, ni lévite, il est venu au Temple poussé par l’Esprit Saint, c’est un homme juste, fervent, un fils d’Israël qui attend la promesse, totalement associé au destin de son peuple en attente. Sa parole est prophétique.

Il proclame Jésus lumière pour tous les peuples. Dans une lettre récente adressée à ses frères et sœurs dominicains, le fr. Gérard Timoner, Maître de l’Ordre, écrit que le verbe ‘accoucher’ se dit en italien et en espagnol ‘donner à la lumière’, et en tagalog ‘être donné à la lumière’. Et il ajoute : Marie n’a pas seulement amené son Fils à la lumière, elle a apporté la lumière au monde, à tout le monde, à Israël et aux païens, aux croyants comme aux non-croyants. Et c’est là l’inattendu, l’extraordinaire.

Avec l’Enfant dans les bras, c’est la nouvelle alliance dans les bras de l’ancienne, Siméon dévoile en même temps sur un ton dramatique le destin de l’Enfant et celui de sa Mère, car déjà comme à Noël autour du nouveau-né, se profile l’ombre de la croix : Voici que cet Enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction. Et toi Marie sa mère un glaive traversera ta vie. 

Un grand étonnement passe dans le regard de Marie. La venue au monde de l’Enfant va trancher dans le cœur de chaque homme et de chaque communauté. Devant l’Enfant il va falloir se prononcer en vérité, se décider à l’écouter et à le suivre ou le quitter. Sa Parole, lumière sur notre route, révélera le fond des cœurs, la pente secrète de notre liberté.

Jésus nous montre la voie à suivre : devenir lumière les uns pour les autres, nous détacher de ce qui peut encore nous retenir, tout lâcher pour marcher à sa suite de Jérusalem à la Galilée des nations, toujours prêt à faire de notre vie une offrande par un surcroît d’amour et de pauvreté. Nous ne pourrons témoigner de la gloire du Christ qu’en acceptant d’affronter avec lui la contradiction, de traverser les épreuves de la vie dans la persévérance, la confiance et la foi, conscients du clair-obscur de nos cœurs partagés.

Et nous aujourd’hui, comme Marie et Joseph, comme Anne et Siméon, nous sommes venus nous aussi dans le Temple nouveau, fait de pierres vivantes, et nous nous présentons devant Dieu notre Père, nous lui offrons ce que nous sommes.. Nous présentons le pain qui deviendra pains de la vie, et le vin qui deviendra vin du Royaume éternel. Nous rencontrons Jésus-Christ dans la communion à son Corps et à son Sang, et cette communion est aussi communion fraternelle. Maintenant dans sa clarté nous nous découvrons frères, nous pouvons devenir à notre tour des lumières les uns pour les autres.

Frères et sœurs, si cette fête d’aujourd’hui est aussi celle dite de ‘la vie consacrée’, si elle est placée sous le signe de l’action de grâce, c’est parce qu’il est juste et bon de rendre grâce pour toutes les vies totalement données au Seigneur et aus frères, sous de multiples formes et charismes. Car il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

“Je ne le connaissais pas”

Homélie du frère Rémy Valléjo – 2e dimanche du Temps Ordinaire – 29 janvier 2020

Selon l’évangile de ce jour, cette parole de Jean le Baptiste représente bien plus qu’une simple confidence.

C’est une confession.

« Je ne le connaissais pas»,qui, selon la tradition des Évangiles, est la confession du plus grand des prophètes, un homme troublé, bouleversé dans ses certitudes messianiques et qui, aujourd’hui, vient interroger nos propres nos certitudes.

Mais, aujourd’hui, avons-nous encore des certitudes ?

De nos jours, il est difficile d’être certains, voire assuré de quoi que ce soit, non seulement quand tout vacille, se défait et se dérobe autour de nous, mais aussi quand tout est systématiquement soupçonné, relativisé, balayé et piétiné.

Hier, au XXe siècle, le monde souffrait du totalitarisme des idées tranchées.

Aujourd’hui, au XXIe siècle, l’homme souffre du totalitarisme de la relativisation jusqu’à devenir la proie et l’esclave du non-sens.

Ce nouveau totalitarisme est certainement le plus grand défi de notre foi.

D’une part, il représente l’ultime déni des certitudes qui aujourd’hui encore peuvent nous aider à bâtir une société fondé sur le droit, la justice et l’espérance. D’autre part, il raidit, pétrifie et sclérose nos certitudes jusqu’à ne plus jamais laisser place au questionnement et à la plus simple confession d’humanité qui soit : « je ne sais pas ».

De nos jours, il est difficile d’avoir des certitudes, mais plus encore d’être fermement ancré dans des certitudes que nous soyons capables d’interroger au gré d’un « je ne sais pas ». Un « je ne sais pas » qui, dans le renoncement à une quelconque affirmation hâtive et revendicative, désigne le chemin d’une certitude renouvelée par une altérité dont nous ne saurions nullement répondre. « Je ne le connaissais pas. »

Au temps de la prédication de Jean le Baptiste, la civilisation hellénistique et romaine impose la toute première mondialisation, ou plus exactement, la toute première globalisation de l’humanité dans l’oikouménè, la « maison commune » du monde méditerranéen. Le monde politique, social et religieux d’alors devient un grand marché, ou sous couvert d’une norme impériale, tout est relativisée et se relativise. Au nom de César, Isis, Osiris, Jupiter, Sérapis, Astarté et Yahvé c’est tout un.

Dans la conscience collective du peuple Israël et des nations alentour, les certitudes religieuses ne sont alors pas moins ébranlés que dans nos consciences d’aujourd’hui. Certes, vrai fils d’Israël, Jean le Baptiste est loin d’avoir cédé à ce tout global de de son temps quand à Jérusalem, en Judée et au-delà du Jourdain, tout vacille, se défait et se dérobe. Cependant, il n’en demeure pas moins profondément bouleversé dans ses certitudes. Il reconnaît en effet ne pas connaître celui qu’il désigne en la personne de Jésus et qu’il n’a eu de cesse d’annoncer au monde et à ses disciples.

Je ne le connaissais pas.

Selon les Évangiles, Jean le Baptiste annonce un messie qu’il ne connaît pas. J’oserai même dire qu’il ne reconnaît même pas, tout au moins immédiatement. Dans la certitude d’un jugement des temps à venir présidé par un messie de feu, Jean le Baptiste se surprend lui-même à désigner « l’agneau de Dieu ». Il est bouleversé dans ses certitudes par le Tout Autre.

le Fils de Dieu lui-même, dont il n’a pas encore saisi l’identité profonde.

Non plus seulement bouleversé dans ses certitudes, mais anéanti, totalement anéanti lorsqu’il se trouve dans la geôle obscure de la forteresse du roi Hérode à Machéronte, Jean le Baptiste demeure néanmoins ferme, incroyablement ferme dans cette capacité qu’il découvre au plus profond de lui-même à se laisser renouveler dans ses certitudes. Car il y en lui, comme en tout homme, une capacité de rénovation aussi puissante que les puissances contraires qui sont à l’œuvre dans le monde qui est le nôtre. Dans cette capacité à se laisser rénover dans ses propres certitudes, Jean le Baptiste emprunte la voie empruntée par Isaïe le prophète et tous ceux et celles qui ont consenti et qui consentent encore à une « nouvelle création » quand Dieu « fait toute chose nouvelle ». C’est la voie que l’apôtre Paul découvre sur le chemin de Damas, mais c’est aussi la voie que saint Augustin choisit lorsque toutes les assurances et les certitudes de son siècle vacillent, se défont et se dérobent autour de lui lors de la chute de Rome en 410.

« Tu es étonné que le monde périsse ? C’est comme si tu t’étonnais que le monde vieillisse.

Il est comme l’homme : il naît, il grandit, il meurt. Oui, le monde vieillit, et ce ne sont partout que des gémissements d’opprimés. Mais réfléchis : n’est-ce donc rien que, dans la vieillesse du monde, Dieu t’ait envoyé le Christ pour te refaire quand tout se défait ? Le Christ est venu à l’heure où tout se défait pour te renouveler toi-même. Le monde créé, le monde institué, le monde destiné à périr incline vers son couchant. Mais le Christ est venu te consoler au sein de tes souffrances et te promettre un éternel repos. »

En ces jours où il faut bien avouer que tout se défait autour de nous, quand ce n’est pas en nous-même, nous sommes donc tous appelés avec Jean le Baptiste, saint Paul et saint Augustin à nous laisser renouveler dans notre connaissance de Dieu, dans le Christ Jésus qui demeure ce Tout autre que rien, absolument rien dans la « maison commune » du monde d’aujourd’hui ne peut définitivement soupçonner, relativiser, balayer ou même piétiner.

Qu’il nous soit dès lors donné de nous laisser renouveler dans nos certitudes et notre connaissance de Dieu.

Le Christ, un nouveau départ

Baptême du Christ – Dimanche 12 janvier 2020 – Homélie du frère Denis Cerba

Cet épisode du baptême de Jésus par Jean dans les eaux du Jourdain est évidemment un épisode crucial — un épisode-charnière — du récit évangélique, puisqu’il marque un tournant dans la vie du Christ : après l’émerveillement de Noël, après l’enfance de Jésus dont saint Matthieu ne dit pas un mot, on est plongé brutalement dans les choses sérieuses : la mission du Christ commence, ce pour quoi il est venu. Pourquoi est-il venu ? Pour faire quoi ? La question est importante — et on peut tout de suite remarquer qu’elle n’est pas susceptible d’une réponse si évidente que ça, puisque dès le début le comportement de Jésus a quelque chose de surprenant pour Jean-Baptiste lui-même : pourtant, s’il y avait une personne sur terre qui aurait dû savoir ce que venait faire Jésus, c’était bien Jean-Baptiste — c’était même en principe le seul : puisque sa mission à lui, c’était précisément d’être le tout dernier prophète du Messie, celui qui a la chance de le voir effectivement arriver et qui devait le reconnaître, le désigner au reste du monde, l’adouber en quelque façon. Et c’est bien ce qu’il fait en baptisant Jésus, et vous vous rappelez ces autres passages, notamment dans l’Évangile de Jean, où il désigne Jésus et ajoute : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Il sait donc qui est Jésus et ce qu’il vient faire. Il sait aussi que Jésus est beaucoup plus grand que lui : « Après moi vient un homme qui est plus grand que moi, et dont je ne suis même pas digne de dénouer les sandales ». C’est une façon de dire que Jésus est non seulement plus grand que lui, mais en fait le plus grand, le dernier, le Messie, qu’il ne faut pas en attendre encore un autre après lui. Donc Jean est celui qui connaît le mieux Jésus, et pourtant il est surpris dès le début par le comportement de Jésus : que Jésus veuille se faire baptiser par lui. Les explications que lui fournit Jésus sont assez vagues, il faut bien le dire : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice ». En quoi consiste ce summum de justice, Jésus ne précise pas, et ça n’a cessé d’exercer la sagacité des commentateurs depuis 2000 ans : le premier et principal problème étant que le baptême de Jean est foncièrement un baptême de pénitence (de confession des péchés et de conversion), et que s’il en est un qui est absolument sans péché, et pour lequel un tel baptême est inutile, c’est bien le Christ ! Il porte les péchés du monde, mais il est lui-même absolument sans péché : donc s’il est question de justice, c’est plutôt injuste qu’autre chose qu’il se fasse baptiser par Jean, puique c’est plutôt le seul qui n’a pas à l’être… (tandis que pour nous, évidemment, c’est plus que juste !). En fait, cette formule — « il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » — traduit sans doute plutôt l’embarras des premiers chrétiens, dont saint Matthieu est le représentant, qui étaient persuadés qu’il était bien que Jésus se fasse baptiser par Jean — puisqu’il l’a fait — mais qui avaient du mal à comprendre ce que ça voulait dire. On connaît la solution de saint Jean — l’Évangéliste — à ce problème, saint Jean qui a écrit plus tard que saint Matthieu et au sein d’une tradition spirituelle un peu différente. Il fait dire à Jean — le Baptiste — ces paroles un peu étonnantes : en fait, Jésus, je ne le connaissais pas (c’est en toutes lettres dans l’évangile de Jean), je savais que c’était lui le Messie, mais je ne le connaissais pas : tout en sachant que c’était lui, je ne le connaissais pas… Ça veut dire en gros qu’il ne savait pas parfaitement ce qu’était un Messie et qu’il a compris (ou commencé à comprendre) justement après avoir baptisé Jésus — je cite les paroles de saint Jean-Baptiste d’après saint Jean l’Évangéliste (j’espère que vous suivez) : « Moi, je ne le connaissais pas, mais… j’ai vu l’Esprit descendre, telle une colombe venue du ciel, et demeurer sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, celui-là m’avait dit : “Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint.” Et moi, j’ai vu et je témoigne que celui-ci est l’Élu de Dieu. » Donc, ça c’est la solution de Jean l’Évangéliste : Jean le Baptiste a vraiment compris qui était Jésus seulement après l’avoir baptisé (sans préciser d’ailleurs ce qu’est un véritable Messie, si ce n’est que c’est l’Élu de Dieu…). Mais il faut noter que ce n’est pas la solution de saint Matthieu, puisqu’on trouve dans son évangile, quelques pages après le passage d’aujourd’hui, un texte (vous vous en souvenez) où Jean est au fond de sa prison, après avoir été arrêté par le roi Hérode : et ayant entendu parler des œuvres du Christ, il lui envoie quelques-uns de ses disciples pour lui demander : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »… Question quand même très étonnante, puisqu’elle semble indiquer qu’au vu des actes de Jésus, Jean est plutôt de moins en moins sûr qu’il est bien le Messie… Alors Jésus le rassure : si, si ! ne t’en fais pas, je suis bien le Messie : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les malades sont guéris, etc., etc. En fait, il lui cite les signes bibliques traditionnels, assez littéraires, qui sont censés accompagner la venue du Messie, mais sans lui révéler au fond l’essentiel de sa mission, qui n’est pas avant tout de guérir les malades… Bref, tout ceci pour vous faire comprendre que les premiers disciples de Jésus, et au premier rang d’entre eux son tout premier disciple et jusqu’aux évangélistes eux-mêmes, ont fait l’expérience d’une certaine étrangeté du comportement de Jésus, alors qu’ils le connaissaient on ne peut mieux (mieux que nous en tout cas), et qu’ils n’ont pas hésité à faire état dans le texte même de l’Évangile (en particulier, mais pas seulement, à travers la figure du Baptiste) d’une certaine forme de perplexité qu’il a pu susciter, y compris chez ses adhérents (et chez les Pharisiens, évidemment, c’était plus que de la perplexité !). Je crois que c’est important de ne pas perdre de vue ce caractère hors-normes de Jésus, y compris pour ses disciples : pas plus pour nous aujourd’hui que pour ses premiers disciples, la foi au Christ n’est incompatible avec — mieux : elle ne va pas sans — une certaine capacité d’expérimenter et de s’étonner devant une certaine étrangeté du Christ : Jésus dépasse nos attentes et nos cadres mentaux et spirituels — et après tout c’est bien pour ça qu’il est venu : il est venu pour nous convertir, pour nous faire changer, pour bouleverser nos vies, pour faire entrer Dieu dans nos vies d’une façon telle qu’Il n’y est pas d’emblée ou naturellement, et pas pour rester dans la case dans laquelle on a toujours plus ou moins envie de le mettre et de le laisser, pour se couler dans nos façons de penser : le Christ n’a pas à se mettre à la place qu’on a décidé de lui laisser, puisque c’est au contraire à nous de nous laisser bousculer par son message et son exemple !

Donc ce récit du baptême du Christ qui nous intéresse aujourd’hui, ce n’est pas simplement le récit bien huilé d’une sorte d’intronisation de Jésus comme Messie, prélude à une carrière triomphante d’envoyé de Dieu parmi les hommes… Certes, il y a un peu de ça : Jésus est bien adoubé par Jean, et plus encore évidemment par Dieu son Père, qui le marque bien comme l’Unique, le seul, l’indépassable, « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur ». Mais il n’y a pas que ça — sinon ça ressemblerait plus, il me semble, à une histoire forgée de toutes pièces par un disciple trop zélé (ou précisément par quelqu’un qui aurait une idée préconçue de Dieu), qu’à une authentique expérience et connaissance de l’unicité du Christ, telle que pouvait l’avoir saint Matthieu et telle qu’il cherche à nous la transmettre. Je crois que saint Matthieu veut nous transmettre quelque chose de plus profond, en particulier à travers ce décalage entre Jean et Jésus : Jésus n’est pas seulement celui qui accomplit l’attente de Jean, c’est aussi et peut-être d’abord celui qui la dépasse, qui l’accomplit d’une façon tout à fait inouïe par rapport à ce que pouvait attendre et imaginer le Baptiste lui-même. Si vous vous rappelez la prédication du Baptiste, c’est essentiellement un message apocalyptique : « Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche. » Jean entend ça au sens tout à fait littéral : le Royaume des Cieux, ça va arriver maintenant, pour cette génération, et ça va consister essentiellement en un jugement dernier : la cognée est au pied des arbres et tout arbre mauvais sera coupé et jeté au feu. En somme, il annonce l’imminence de la fin du monde et l’arrivée d’un Messie juge, donc il y a urgence absolue à se convertir, c’est votre dernière chance !, c’est ce qu’il dit aux gens. Évidemment, ça ne sera pas tout à fait le message de Jésus, même si là encore, il y a un peu de ça, et on sait que les tout premiers chrétiens ont vraiment vécu dans cette urgence apocalyptique : la première génération de chrétiens a de fait cru à un retour proche du Christ (certaines lettres de saint Paul en témoignent) et c’est seulement peu à peu qu’on a constaté et compris que le Christ, en fait, prenait son temps… Alors en un sens, l’œuvre du Christ a certes bien un côté apocalyptique, un côté final : au sens où après la naissance, la vie, la mort, la résurrection du Christ et l’effusion de l’Esprit Saint, Dieu a tout fait ce qu’il pouvait et voulait faire pour nous et qu’en un sens il n’a rien à ajouter d’essentiel à ça : en ce sens, pour Jésus comme pour Jean, le Royaume des Cieux est tout proche — si proche qu’il est déjà là, déjà instauré pour l’essentiel. La différence essentielle avec Jean, c’est que le Christ, s’il nous appelle à la conversion avec autant de radicalité que le Baptiste, il ne nous met pas devant le billot et la hache — il nous laisse le temps : alors, pas le temps de se la couler douce et de se dire « Je penserai à me convertir demain, y a pas le feu… », mais plutôt le temps d’agir : le temps de comprendre et d’entrer librement dans le Royaume des Cieux qu’il a inauguré, le temps, mieux encore, de faire advenir, croître, fructifier (telle la graine de moutarde de la parabole) ce Royaume des Cieux par nos propres choix et notre propre œuvre sous la mouvance de l’Esprit Saint. Voilà : l’une des caractéristiques essentielles du Christ, c’est d’ouvrir une conception radicalement positive de l’histoire humaine : l’histoire humaine n’est pas finie et le meilleur est à venir ! — même si je vous accorde que pour y croire, il faut parfois avoir la foi ! Mais c’est justement ça, être chrétien : avoir la foi. Donc, la venue du Christ, c’est pas une fin (comme le croyait Jean-Baptiste), c’est plutôt un commencement. C’est exactement le sens de l’image de la colombe sous la forme de laquelle se manifeste la descente de l’Esprit Saint sur Jésus : pour un Juif pétri de connaissance de la Bible comme l’était saint Matthieu c’est une allusion transparente au verset 2 du premier chapitre du premier livre de la Bible, le livre de la Genèse : « … et l’esprit de Dieu planait sur les eaux… » — donc pour Matthieu la venue du Christ est une nouvelle genèse, une nouvelle création, un nouveau début, un nouveau point de départ, et pas du tout une fin brutale, c’est pas du tout la cognée au pied de l’arbre ! Et de fait, quand on lit la Bible, on s’aperçoit que Dieu est tout à fait coutumier du fait : autant il passe l’Ancien Testament à fulminer contre la méchanceté et l’infidélité des hommes, et en particulier d’Israël (ça, c’est son côté Jean-Baptiste), autant il passe son temps à leur accorder à chaque fois un nouveau départ, il passe son temps à remettre les compteurs à zéro : avec Noé après le Déluge (où on retrouve la colombe qui vole au-dessus des eaux !), avec l’Exode et la sortie d’Égypte, avec la réécriture des Tables de la Loi après que Moïse eut brisé de colère le premier exemplaire, avec l’entrée en Terre promise, avec la succession des Juges, des mauvais et des bons, puis celle des Rois, des mauvais et des bons, et enfin avec le retour d’Exil et la reconstruction du Temple : hé bien ! dans cette perspective, il est clair que la venue de Jésus est l’ultime nouveau départ, le dernier nouveau départ que Dieu nous donne pour devenir enfin ensemble fidèles, justes et saints ! Je ne sais pas vous mais moi, je trouve ça plutôt enthousiasmant comme perspective !

Un dernier mot, pour conclure. Il y a une autre allusion importante dans le texte de saint Matthieu. En attribuant au Père la formule « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie », saint Matthieu identifie de façon transparente — toujours pour un lecteur assidu de la Bible — Jésus à la figure du serviteur parfait, c’est-à-dire à la figure du « Serviteur souffrant » dont parle le prophète Isaïe — la liturgie nous aide, on l’a lu tout à l’heure : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon Esprit, il proclamera le droit. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton… Il ne brisera pas le roseau qui fléchit (donc il ne risque pas de couper des arbres !), il n’éteindra pas la mèche qui faiblit… Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas (malgré l’adversité, sous-entendu), jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre… Tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres ». Le Christ est le vrai serviteur souffrant et il nous invite tout simplement à suivre son exemple dans l’œuvre d’édification du Royaume des Cieux. C’est peut-être à première vue moins enthousiasmant que l’idée d’un nouveau départ, mais c’est tout aussi fondamental. Jésus est le vrai serviteur au double sens où il est parfaitement fidèle à Dieu et où il est venu pour servir et non pour être servi, et il est le serviteur souffrant au sens où travailler à l’édification du Royaume des Cieux, c’est nécessairement s’affronter à l’adversité du mal et souvent subir son triomphe à court terme. Mais dans le Christ, nous avons l’assurance de l’issue finale, sans en connaître l’heure — ce qui doit suffire à nous donner le courage nécessaire, au moins pour cette année !

Semaine du 13 au 19 janvier 2020

En ces premières décennies du XXIe siècle, dans une société post-moderne, sécularisée et pluri-religieuse où tout se contredit et se parcellarise, le centre culturel « lesdominicains » a pour vocation de jeter des ponts entre les cultures en offrant à tous un lieu de rencontre et d’échange où la Parole s’incarne au quotidien.
lesdominicains- 7 avenue Salomon – Lille – 03 20 14 96 96

CONFÉRENCE   Au-delà de la route des Indes : religions, philosophie et sagesse  
L’Opéra de Lille présente les « Pêcheurs de perles » de Georges Bizet, du 25 janvier au 6 février 2019. Au-delà de la pieuse imagerie religieuse d’une Inde rêvée par le XIXe siècle, les religions, les philosophies et les sagesses de l’Asie ne cessent d’inviter au voyage jusqu’aux confins de l’âme et de l’univers. “Hindouisme, un univers polymorphe” En ces temps où la question du pluralisme religieux devient très problématique en Inde, comme le manifeste l’actualité politique indienne, il convient de redécouvrir l’univers polymorphe de l’Hindousime pour dépasser de trop simples jugements.
fr. Franck GUYEN Institut catholique de Lille, auteur de “Quand les religions font mal”, Éditions du Cerf 2018
Lundi 13 janv. 2020 à 20h30 les dominicains – entrée libre

CONFÉRENCE D’ICONOGRAPHIE – L’Eglise et la Synagogue
Ce cours ouvert à tous offre de découvrir le sens des chefs d’œuvres de notre patrimoine à la lumière des grands textes de la tradition chrétienne. L’Église et la Synagogue dans les arts du Moyen âge ” Depuis l’époque carolingienne, l’Église et la Synagogue sont représentées par deux figures allégoriques qui, dans leurs traits et leurs attributs, évoluent tout au long du Moyen Âge au gré des commentaires du Cantique des cantiques et des Épîtres pauliniennes. Figures de la première et de la nouvelle Alliance, elles désignent toutes deux la Loi mosaïque et la foi dans le Christ, mais aussi le mystère de l’élection divine. C’est l’interprétation polémique et dès lors controversée de ce mystère qui, du XIe au XVIe siècle, suscite l’iconographie éminemment constratée des figures de l’Église et la Synagogue.
fr. Rémy VALLÉJO, Historien de l’Art, Couvent des dominicains de Lille Jeudi 16 janv 2020 à 18h30 les dominicains – entrée libre

ATELIER DE LECTURE À l’écoute de Maître Eckhart et des mystiques rhéno-flamands
Du XIIIe siècle au XIVe siècle, la flamme mystique embrase non seulement les fières cités du Rhin supérieur, mais aussi celles des anciens Pays-Bas, suscitant, grâce à l’inspiration des béguines, des liens privilégiés entre Jan van Ruysbroec (1293-1381), le solitaire de la forêt de Soignes, et Jean Tauler (1300-1361), le plus fidèle disciple de Maître Eckhart (1260-1328). fr. Rémy VALLÉJO, Auteur de “Je ne sais pas. Maître Eckhart”. Éditions du Cerf 2018 Vendredi 17 janv. 2019 à 20h00 lesdominicains – entrée libre

CONFÉRENCE Au-delà de la route des Indes : religions, philosophie et sagesse Les religions, les philosophies et les sagesses de l’Asie ne cessent d’inviter au voyage jusqu’aux confins de l’âme et de l’univers.   “Bouddhisme  : une philosophie ou une religion ?” fr. Franck GUYEN Institut catholique de Lille, auteur de “Quand les religions font mal”, Éditions du Cerf 2018 Lundi 20 janv. 2020 à 20h30  lesdominicains – entrée libre

INFORMATION  
L’Opéra de Lille présente les « Pêcheurs de perles » de Georges Bizet, du 25 janvier au 6 février 2019.   
Composé dix ans avant Carmen par Georges Bizet de 25 ans, son premier opéra laisse éclater ses talents de mélodiste, et charme tout de suite l’oreille experte de Berlioz, qui célébre “des morceaux pleins de feux et d’un riche coloris.” Connus pour leurs scénographie spectaculaires pour leurs folies monumentales et leur goût de l’aventure ( comme l’inoubliable reconstitution de la salle Rubens du Musée d’Anvers au Festival d’Avignon 2018 ), les bouillonnants Flamands du collectif FC Bergman allie leur audace à une fine compréhension de l’oeuvre de Georges Bizet. À entendre et voir absolument !
INFORMATION
La conférence de soeur Véronique Margron, annulée au mois d’octobre dernier, sera finalement assurée
le mercredi 12 février 2020.   lesdominicains – entrée libre

Couvent Saint-Thomas d'Aquin, 7 avenue Salomon – 59000 Lille – 03 20 14 96 96