La joie parfaite

Homélie du frère Yves Habert – 3e Dimanche de l’Avent 13 décembre 2020

Sans la pandémie, nous aurions accueilli en ce 3ème dimanche de l’avent, 35 retraitants dans le cadre du week-end au couvent consacré à Jean-Baptiste.

Il se trouve que je devais prêcher et animer ce week-end. Si j’y ai vraisemblablement gagné un week-end plus libre et peut-être plus reposant, je regrette profondément de n’avoir pu partager la vocation, le message, le geste, et les fruits, de cet homme qui fut trop humble pour se désigner prophète. En attendant désormais patiemment 2021, il me reste à vous délivrer comme une avant-première inattendue, les « quelques bonnes feuilles », selon l’expression consacrée dans la presse, de cette retraite malheureusement ajournée. 

Je suis effectivement profondément marqué, touché et attaché au personnage de Jean-Baptiste, à sa figure de Précurseur, qui porte avec lui et en lui la grâce de la joie parfaite. 

Mais qu’est-ce qu’un précurseur ? 

Le précurseur est celui qui, littéralement, court, marche, devant pour préparer le passage d’un maître, d’une personnalité. Jean est aussi le Précurseur que l’on ne reconnaît pas et qui finira comme vous le savez, décapité sur ordre du Roi Hérode, au terme d’un funeste banquet. 

Jean, le précurseur, donc, est fils de Zacharie, prêtre au Temple – qui sortit du mutisme dans lequel il était entré à l’annonce de l’archange Gabriel au moment de la naissance de son fils. Jean selon la tradition aurait dû lui aussi s’appeler Zacharie, et selon la même tradition, devenir prêtre comme son père. Ni l’un, ni l’autre. Intéressant. 

La vocation de Jean est ailleurs. Sa vocation vient une initiative première de Dieu, comme un appel à l’aube de sa vie, le mène dans le désert. 

Il ne s’agit pas d’un désert exotique, fantasmé et lointain tel que nous pourrions, nous lillois, le pratiquer dans nos vies, c’est-à-dire à quelques heures d’avion et de 4×4. Le désert, où part Jean, qui sait peut-être, dans son adolescence, se trouve à immédiate proximité de son lieu de vie. C’est un lieu, certes aride, mais familier des populations locales, comme les rives du Jourdain d’ailleurs, qui traverse ces étendues dénudées. Le désert est donc ce lieu familier aux peuples de l’Ancien et du Nouveau Testament : un lieu de passage, d’errance, et surtout de rencontre avec Dieu, ce lieu de nudité absolue où au milieu du « rien », Dieu n’a de cesse, selon les écritures, de manifester sa présence décapante, fulgurante, brûlante, ardente. Le désert est ce lieu où Dieu rassemble dans l’unité son peuple dispersé. Telle est ainsi la vocation de Jean le Baptiste : prêcher dans le désert. 

Mais si, chaque prophète est marqué par une vocation, chaque prophète porte également un message. Et si l’Ancien et le Nouveau Testament sont inséparables, en sa qualité de Précurseur et de prophète, Jean le Baptiste, en devient le « gond », en ce qu’il permet, et l’articulation, et le passage : la révélation de l’avènement devient possible. Il en est aussi l’agrafe, à l’instar de ce qui permet de tenir solidaires ces blocs de pierre de grand appareil dans les constructions antiques, apportant ainsi une fondation solide à la venue du Christ, fils de Dieu parmi les hommes. Jean-Baptiste porte ainsi en Précurseur du Christ et en prophète, le message de la conversion.

A ce sujet, le cardinal Ratzinger -qui n’était donc pas encore Pape, consacrait dans son allocution du 10 décembre 2000, au Jubilé des Catéchistes, un très beau passage sur le rôle essentiel de Jean le Baptiste. Je cite : « Le contenu fondamental de l’Ancien Testament est résumé dans le message de Jean Baptiste :  Convertissez-vous ! Il n’y a pas d’accès à Jésus sans le Baptiste ; il n’est pas possible d’arriver à Jésus sans avoir répondu à l’appel de son précurseur, mieux encore :  Jésus a fait sien le message de Jean dans la synthèse de sa propre prédication :  Repentez-vous et croyez à l’Evangile (Mc 1, 15). » Le cardinal Ratzinger développe ensuite le thème de la conversion. En substance, il s’agit de repenser son mode de vie ordinaire en fonction des critères de Dieu et pas uniquement selon les opinions courantes. A ce moment-là, ne vivant et ne pensant plus comme tout le monde, on cherche un nouveau style de vie, une vie nouvelle. Le cardinal Ratzinger poursuit : « Tout cela n’implique pas de moralisme ; en réduisant le christianisme à la moralité, on perd de vue l’essence du message du Christ :  Le don d’une nouvelle amitié, le don de la communion avec Jésus, et par la suite avec Dieu. […] la conversion est l’humilité de s’en remettre à l’amour de l’Autre, un amour qui devient mesure et critère de ma propre vie. »

Mais le message n’est rien sans le geste, un peu comme l’intention n’est rien sans l’action. Dans l’action nous nous confrontons à l’essence du message du Christ et de Dieu, à son exigence et au caractère infini de son Amour : chercher le bien sans tomber dans le moralisme, c’est se confronter bien souvent à des questions difficiles à résoudre quand il s’agit de mettre cette quête du bien, en action, en geste.

Ainsi, chaque prophète, en tant qu’envoyé de Dieu, a une vocation, un message, et également son « geste » -nous pensons assez spontanément à ceux de Jérémie : le joug, la ceinture pourrie, la cruche brisée, le célibat, l’achat du champ. 

Le geste de Jean est celui du baptême dans l’eau, préfigurant ainsi l’annonce d’un autre baptême, celui du feu, de l’Esprit Saint, celui qui vous plonge dans la présence de Dieu, dans l’Esprit même de Dieu. 

L’acte posé par Jean le Baptiste, (le Baptiste prévalant presque sur son identité première), marque aussi une nouveauté dans la pratique et la vocation du geste prophétique. Il y avait bien dans les rites traditionnels, la pratique des ablutions (par ex. à Qumran). Cependant, le geste de Jean introduit à la fois, « l’autre baptême » et la fonction de ministre, c’est-à-dire celui dont la mission est de baptiser, celui de permettre de s’abandonner dans la confiance absolue et de se faire submerger par la présence de Dieu. Recevoir le baptême, c’est en réalité se laisser plonger tels que nous sommes, avec nos pauvretés, nos misères, mais aussi nos qualités, surtout sans faire de tri dans ce que nous voulons présenter à Dieu. 

Pour rendre l’image peut-être plus concrète, si vous êtes allés à Lourdes, seul(s) ou en pèlerinage, vous avez peut-être été baignés aux Piscines. Là, les pisciniers, en nous guidant, nous invitent à nous immerger, pas seulement dans l’eau certes un peu fraîche, mais surtout dans la présence de Dieu, à le laisser nous transformer complètement. 

Après l’immersion dans le Jourdain, les gens étaient rafraichis, vivifié par la Présence de Dieu et le pardon des péchés. Et précisément, le propos du prophète est d’agir sur le réel, de changer le présent en faisant fructifier les résultats de son geste ici et maintenant, autrement dit en invitant à savoir cueillir le fruit au bon, au juste moment.

Voici une image pour illustrer ce propos qui peut d’ailleurs parler aux enfants. 

Prenons un fruit, la banane par exemple, cueillie prématurément aux Antilles, pour pouvoir supporter un voyage en cargo, puis être vendue dans un supermarché, dans un état acceptable. En général, au moment où vous l’achetez, la banane n’est toujours pas mûre et sa maturation a d’ailleurs été contrariée. Il va falloir attendre pour la manger et vous n’êtes même pas certain que la saveur soit pleinement au rendez-vous. Trop tôt.

Prenons maintenant, la situation où vous quittez pour un temps votre chère maison de campagne, et son prolifique poirier avant qu’il ne donne ses fruits.  Quand vous revenez, les poires ont mûri sur l’arbre en votre absence, ont régalé les oiseaux et les abeilles, voire finissent souvent blets, échouées sur le sol et sont devenues impropres à la consommation. Trop tard. 

Ni dans le futur, ni dans le passé, le prophète invite lui à porter ses fruits dans le présent, à en savourer les bienfaits dans le moment présent. 

Ainsi, le fruit de Jean-Baptiste est sa conversion qui l’a mené à repenser toute sa vie pour accueillir le Messie.

Le fruit de Jean-Baptiste est d’apporter la joie de la conversion, celle qui nous permet de sortir de l’autojustification, d’accepter nos qualités, nos pauvretés, nos misères, de recevoir le don d’une nouvelle amitié, d’une communion avec Jésus et Dieu.

Le fruit de Jean-Baptiste est l’humilité de s’en remettre à l’amour de l’Autre, un amour qui devient mesure et critère de sa propre vie.

Jean-Baptiste est un prophète profondément joyeux.

« Ma Joie est parfaite. Il faut qu’IL grandisse et que JE diminue ».

Amen.