Arrête, où cours-tu donc ?

Homélie du frère Rémy Valléjo – Dimanche de Pâques 12 avril 2020

« Arrête, où cours-tu donc, le ciel est en toi : et chercher Dieu ailleurs, c’est le manquer toujours. »

En ce jour de Pâque,

d’un temps aujourd’hui suspendu, 

cette parole du mystique Angelus Silesius ravivent en moi le souvenir ému d’une célébration de la Résurrection. 

Un dimanche 8 avril

il y a déjà quelques années, 

je m’apprêtais à présider la messe du jour de Pâques, quand, quelques minutes avant la célébration, je reçu la nouvelle de la brusque hospitalisation de mon père dans un service d’urgence. 

Si de cette célébration, je garde un souvenir confus, tant j’étais ému, désemparé et perdu, je sais néanmoins que je m’y trouvais comme tout entier tendu vers un temps qui ne m’appartenait plus.

Quelques heures m’ont suffit,

si ce n’est une éternité,

pour rejoindre Paris, 

puis ma banlieue natale,

afin de me rendre jusqu’au chevet de Papa.

Papa est mort, 

le jour du mercredi de Pâque ; 

le jour où la liturgie convoque les pèlerins d’Emmaüs qui de Jérusalem « s’en allaient toutes tristes » (Lc 24, 17).

Triste, 

je l’étais moi-même, 

tant la brusque disparition de Papa dévoilait – avec dureté – tout le temps manqué, pour ne point dire raté,  qui m’empêchât de vivre ce qui m’était donné.

Jeté dans la course effrénée des obligations de la vie en société, 

pour ne point dire emporté par de vaines illusions,

j’ai, comme bien d’autres, failli au temps.

Or faillir au temps est plus qu’une simple erreur, 

c’est une erreur fondamentale.

Et, 

nous le savons, 

tant parfois nous le vivons, 

il y a bien de façons de faillir au temps, 

de le négliger, de le mésestimer, ou même encore de le nier – purement et simplement – quand nous cherchons à tuer le temps.

Il est vrai que les temps sont parfois si durs qu’on chercherait presque à désirer vivre en dehors du temps. 

Pourtant ce temps, 

en tant qu’écrin de nos liens d’humanité, 

nous est confié pour en faire l’écrin de notre vie en éternité. 

« Arrête, où cours-tu donc, le ciel est en toi : et chercher Dieu ailleurs, c’est le manquer toujours. »

Il nous faut dès lors rompre avec la course folle de notre société, 

la course folle des temps numériques, de l’instant socio-économique et de la spéculation sur l’avenir qui nous ont pris dans leurs rets, 

pour rallentare

c’est-dire « ralentir »,

selon la parole d’une amie de Trieste, profondément éprouvée par la crise sanitaire qui endeuille chaque jour l’Italie.

Rallentare

pour enfin retrouver le temps, le temps de la Création, qui, depuis les commencements nous offre de parfaire nos liens d’humanité.

Incidemment, 

le confinement que nous vivons déjà depuis plusieurs semaines nous offre d’accueillir le temps pour ce qu’il est : le déploiement d’un « maintenant » appelé à se parfaire en éternité 

Comme Marie-Madeleine, Pierre et Jean qui, jetés dans une course folle, risquent de passer à côté de ce qui leur est offert à voir et contempler (Jn 20, 1-18),

il nous faut consentir à « ralentir » ! 

« Ralentir »,

 afin d’accueillir le temps pour ce qu’il est.

« Ralentir »,

pour nous ré-approprier ces liens d’humanité qui, ici et maintenant, nous sont offerts de vivre,

au sein de nos familles

dans nos communautés et au coeur de notre société. 

Or ces liens d’humanité, 

nous ne pouvons pas les parfaire par nous-mêmes, 

tant nous sommes maladroits et si peu persévérants à habiter notre propre temps.

C’est Celui qui à la fin des temps vient tout achever,  Jésus ressuscité, qui Lui seul parfait nos liens d’humanité.

Jésus qui par son Incarnation assume notre temps, nos réalités et notre humanité,

« en toute chose à l’exception du péché » (Hb 4, 15).

Jésus qui partage notre temps et veille sur chacun de nos instants. 

C’est Jésus Christ lui-même qui, dans le temps – notre propre temps – vient parfaire nos liens d’humanité en les déployant jusqu’en Son éternité.

Au jour de sa Résurrection,

Jésus nous invite donc à accueillir en Lui un temps qui se déploie en éternité,

car il est lui-même dans notre propre temps notre Vie ultime en éternité dans un profond mystère d’unité.

C’est bien ce que signifie la parole de Maître Eckhart :

« Tout ce que le Seigneur a fait, il ne l’a fait pour rien d’autre que pour être avec nous et que nous devenions Un avec lui. »

En ce jour de la célébration de la Résurrection, 

nous sommes dès lors inviter à « ralentir », 

mais peut être plus encore à suspendre notre course, tel l’apôtre Jean, debout sur le seuil du tombeau ; un tombeau ouvert où le Christ Jésus, le Ressuscité, n’est déjà plus pour ouvrir notre propre coeur au Temps de Dieu.

« Arrête, où cours-tu donc, le ciel est en toi : et chercher Dieu ailleurs, c’est le manquer toujours. »

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