Voici venir des jours

Homélie du frère Jean-Pierre Mérimée – Dimanche 21 mars 2021

« Voici venir des jours… » Jérémie annonce un avenir, pour notre planète, pour tous les hommes, pour chacun de nous. Comment ne pas accueillir cette proposition, au moment où le récit de notre planète oscille entre le défaitisme le plus noir, celui de tous les effondrements, du no future et le récit de l’homme augmenté, connecté, jouet de tous les vertiges technologiques du moment ?

« Voici venir des jours ». A condition d’entrer dans la proposition que Dieu nous fait.

Au cœur de l’histoire de libération du peuple hébreux, il y a l’Alliance conclue entre Dieu et son peuple. Au moment de la sortie du pays d’esclavage, Il y a eu l’épisode des tables de la loi, ces tables de pierre où Dieu avait inscrit les 10 commandements d’une vie selon son cœur. Et puis, toutes les trahisons dont le récit nous rappelle avec quelle rapidité l’homme peut se détourner de ses engagements pour ouvrir les bras au premier idole qui passe. 

C’est bien de cette réalité de l’idolâtrie dans le vie des hommes qu’il s’agit, la seule tentation qui traverse la Bible, celle en qui se résument toutes les autres tentations, celle que tous les prophètes ont dénoncée, et qui à notre tour nous interroge : mes amours, ma famille, mon métier, mes engagements, ma personne, quelle qualité d’attachement me tient lié à eux ? Ne suis-je pas en train de vivre ici ou là une sorte d’asservissement, une forme d’addiction, d’habitude, dans telle ou telle de ces relations, où Dieu n’a plus sa place mais est remplacé par sa caricature, sa figure inversée, son idole ? Idole qui prive l’homme de sa liberté, le ronge d’inquiétude souvent, de désespoir quelquefois au lieu de lui ouvrir un avenir. 

« Voici venir des jours… » Jérémie nous propose de franchir une autre étape dans l’histoire de l’alliance entre Dieu et les hommes : «  J’inscrirai ma loi au plus profond d’eux-même, je l’inscrirai dans leur cœur » Il ne faut pas chercher ailleurs la source du bonheur, dont les fruits sont paix et joie.

La paix d’un esprit généreux, la joie aussi… ce que le psaume 50 demande dans sa prière : « Rends-moi la joie d’être sauvé, qu’un esprit généreux me soutienne »

La foi se joue dans l’intime de chacun, le salut s’inscrit dans l’intériorité d’un dialogue avec son Seigneur et son Dieu :«  Car tous me connaîtront des plus petits jusqu’aux plus grands » assure le prophète. Connaître, vous le savez, au sens biblique vise plus qu’une relation intellectuelle, rationnelle mais bien une relation de proximité, une relation charnelle, une relation d’amour. C’est à cette aventure que nous convie la montée vers Pâques, semaine après semaine.

« Amen, amen, je vous le dis –affirme Jésus dans l’évangile-si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas,
il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »

Ce qui est saisissant dans cette image, c’est naturellement la fécondité qui résulte de ce passage par la mort mais d’abord c’est la petitesse, la banalité de ce qui en est l’origine  : une graine, c’est si petit, si frêle, sans défense. C’est une réalité minuscule, quotidienne, mais elle porte aussi en elle la force de l’évidence, elle porte la vie. A l’image du Christ, du Fils de Dieu qui vient nous rejoindre dans notre condition d’homme. Dont la présence au milieu de son peuple a la force de l’évidence avec sa douceur, sa non-violence, sa souffrance, son évangile. Il ne fait pas semblant. Il vit les limites de sa condition charnelle en « apprenant l’obéissance par la souffrance de sa passion » nous dit l’épître. Ce mot d’apprentissage signifie qu’il a eu, comme tout homme, une réalité à découvrir : celle de la souffrance et de l’angoisse devant la mort : le grand cri et les larmes du Christ, sa prière et sa supplication disent son angoisse devant la mort et son désir d’y échapper.
Cet épisode est rapporté par les trois évangiles synoptiques à peu près dans les mêmes termes, ce qui en souligne l’importance ; les trois évangélistes notent la tristesse et l’angoisse du Christ, en même temps que sa détermination. Que Jésus ait désiré échapper à la mort, c’est clair ; et il a dit à son Père ce désir ; mais sa prière ne s’arrête pas là ; sa prière, justement, c’est « Que ta volonté soit faite… et non la mienne ». Le  Christ fait passer le désir de son Père avant le sien propre. 
 Cette obéissance de Jésus passe bien par la traversée des heures décisives que décrit avec tant de force et de douleur l’office des ténèbres de la semaine sainte, office auquel vous êtes tous invités.

De st Jean : «  Maintenant, mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ?
« Père, sauve-moi de cette heure » ?
-Mais non ! C’est pour cela
que je suis parvenu à cette heure-ci !
Père, glorifie ton nom ! »

La gloire de Dieu, c’est sa présence. Glorifier, c’est rendre présent le Père, et avec lui son amour qui se déploie comme un excès dans l’ordre du quotidien. C’est configurer un monde où l’amour illimité de Dieu pour ses créatures rend l’humain capable d’aimer jusqu’à ses adversaires, jusqu’à ses bourreaux, comme Jésus en croix. 

A la banalité du mal, Jésus répond par la banalité du bien.

Sa force ? La prière. Je relis le passage de la lettre aux Hébreux :Le Christ,
pendant les jours de sa vie dans la chair,
offrit, avec un grand cri et dans les larmes,
des prières et des supplications
à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ;
et il fut exaucé . » 

« Exaucé » : Notre prière, comme celle du Christ est rarement exaucée de la manière qu’on croit, qu’on anticipe le plus souvent imprudemment. Mais dans la fidélité en celui en qui nous avons mis notre confiance/ dans une foi humble mais constante au milieu des tribulations de la vie/, en essayant de faire sienne la prière de Jésus : « Non pas ma volonté mais la tienne »/alors notre certitude que Dieu glorifie son Nom en mettant l’homme debout se vérifie. 

Aux yeux de ses amis, il faut comprendre que Pâque n’apporte pas une révélation étrangère à ce que fut Jésus dans sa vie, mais dévoile ce qu’il a été dans tous les aspects de la vie partagée avec ses frères humains, lui qui n’a cessé de mettre en question les rapports de domination pour les remplacer par des rapports de fraternité. 

L’homme fraternel de la croix le messie, le Christ, le Fils de Dieu vivant à jamais nous invite à le rejoindre. C’est ce que nous propose Jésus dans l’évangile de Jean aujourd’hui :

« Si quelqu’un veut me servir,
qu’il me suive ;
et là où moi je suis,
là aussi sera mon serviteur. » Amen.