Vigile ou matine pascale ?

Homélie du frère Yves Habert – Dimanche de Pâques 4 avril 2021

Il y a ceux du soir et ceux du matin. Certains n’arrivent pas à se coucher quand d’autres n’arrivent pas à veiller ! C’est même très difficile d’être de l’un ou de l’autre, de changer sur ce point. Pourtant, l’Eglise a changé.

Depuis 1951, Pie XII a remis en valeur le caractère nocturne de la Vigile pascale en la déplaçant du samedi matin à la veille au soir. Et, depuis lors, l’Eglise célèbre la résurrection le samedi soir. Et l’idée a « trouvé son public », comme on dit en marketing. Le peuple chrétien s’est emparé de ce véritable trésor. Mais, aujourd’hui, nous fêtons une matine pascale. « Sonnez les matines » j’ai remarqué que les bénédictins aiment célébrer des vigiles quand les cisterciens se lèvent à l’aube pour célébrer des matines.

Que peut signifier ce changement d’heure ? Ne serait-ce pas une opportunité pour dire : « Bienheureuses mesures sanitaires » ? Pourquoi ? Parce que cela nous déshabitue, mais, plus profondément, est-ce que cela ne nous ferait pas découvrir de nouveaux horizons ? Cherchons des arguments de convenance.

C’est le week-end et ces femmes ne font pas de grasse matinée, malgré les fatigues de la semaine sainte, juste un footing : « Elles se rendent au tombeau dès le lever du soleil » Remarquons que la matine pascale colle mieux avec l’heure des récits de résurrection puisque tous s’accordent pour dire qu’il se passe quelque chose le matin. C’est tôt : les gardes dorment, il ne se passera plus rien et le coq n’est pas encore réveillé (celui qui a dénoncé Pierre) 

Au couvent de Lille, en temps normal, après la vigile pascale, on déguste un jus de pomme et une chouquette avec les frères, et hop on se recouche. Aujourd’hui, non : on commence dans la nuit pour finir la célébration au jour. Symbole de l’Eternité ouverte par le ressuscité. Rappelez-vous la 1ère lecture : la création en six jours, le repos du 7ème et nous sommes le premier jour de la semaine, le 8ème jour. Véritable nouvelle création : on a l’éternité devant nous et, comme les saintes femmes, nous n’avons pas du tout envie de nous recoucher.

Le Christ vient nous réveiller, nous éveiller : c’est précisément le mot résurrection. Ressusciter, c’est se mettre debout, se relever (le lit comme tombe, la position horizontale, les draps comme linceul) se réveiller du sommeil de la mort, de l’indifférence, du péché et même d’une vie trop uniquement humaine avec ses préoccupations « Qui nous roulera la pierre ? » Elles vont vivre la rencontre avec l’Eternité et elles n’ont que ça à penser. Ne leur jetons pas la pierre ! Le Seigneur se sert de nos questions les plus humaines pour les amener à la maturation du désir et de la rencontre. Il les fait passer à une vie plus pleine, plus vraie, plus profonde, plus neuve.

La ressuscité vient réveiller l’Eglise. Cette heure matinale est le symbole d’une église en train de se réveiller. Cela fait du bien à entendre. Non la méthode Coué, mais l’Eglise jaillit toujours neuve de ce dimanche matin. 

Interrogeons-nous sur la cause de l’effroi des femmes. Mettez-vous à leur place, elles entrent dans un nouveau monde. Plus jeune aussi avec l’apparition d’un « jeune homme » Non plus l’ancien monde avec lequel elles avaient fini par s’habituer, mais un nouveau. Alors l’Eglise n’a pas à rajouter de la peur à la peur (on le sait, ça ne marche pas), mais à présenter la nouveauté de ce monde. 

C’est l’heure du parfum ! A Emmaüs, le soir de Pâques, ça sera l’heure de l’auberge, de l’Ecriture commenté et du pain partagé.

Dans l’Evangile, Marie-Madeleine = parfum ! Elle parfume les pieds de Jésus lors de sa première rencontre et aujourd’hui, elle a jugé bon d’en apporter encore. Elle veut que son Seigneur soit rempli de parfum et c’est révélateur du mystère de l’Église. L’Église embaume le cœur de Dieu et fait sa joie. Ainsi, Dieu aspire la vie de l’Eglise à l’intérieur de lui et l’Eglise fait passer la vie de Dieu à l’intérieur d’elle. Le parfum anticipe et prépare la rencontre définitive. L’Église sait que sa relation à son Seigneur est encore une relation de parfum et non pas de total achèvement, du don mutuel du Seigneur à son Épouse, et de l’Épouse à son Seigneur. « Voici l’Epoux qui vient » avons-nous chanté autour du feu, courrons à l’odeur de ses parfums, dit le Cantique des Cantiques. L’Eglise ne devrait-elle pas d’abord annoncer au monde un Dieu parfumé ?

Voilà ce que cette célébration à cette heure matinale nous dit du mystère de l’Eglise : une église de la nouveauté du matin, en train de se réveiller pour réjouir le cœur de Dieu et donner au monde le goût d’un certain parfum.