Une bonne question

Homélie du frère Emmanuel Dumont – Dimanche 31 octobre 2021

1.1        La loi la plus profonde

La question du scribe, on pourrait dire, du prof, est ici une bonne question : quelle est le premier commandement : Qu’est-ce qu’il est important de faire ? Que faire pour être pleinement nous-même, pour être pleinement heureux ?

1.2        La 1ère loi de la robotique d’Asimov

Est-ce que vous connaisses les lois de la robotique d’Asimov ?

Pour cet auteur de science-fiction des années 1950, les robots sont marqués par 3 lois qu’ils ne peuvent pas changer, 3 lois qui sont programmées de manière physique dans leur être :

Loi 1 : Un robot ne peut porter atteinte à un être humaine, ni activement ni passivement.

Loi 2 : Un robot doit obéir aux hommes, si cela respecte la loi 1.

Loi 3 : Un robot doit se protéger lui-même, si cela respecte les lois 1 et 2.

Comme ces lois sont marquées dans la matière, dans les composants même, elles ne peuvent pas être transformées. Ces lois ont donc la même valeur que les lois de la logique ou de la mécanique. Ici, la première loi, c’est celle qui a la priorité sur toutes les autres. On pourrait dire que la première loi, c’est la plus fondamentale, la plus profonde.

1.3        La loi de la nature

Ainsi, la loi « la première », c’est celle qui est le plus profondément encrée dans notre être, presque génétiquement on pourrait dire.

Justement, si on s’en tient à l’ordre chronologique de la Bible, en fait, la première fois que Dieu donne un commandement, c’est pour dire « croissez et multipliez-vous ».

Le premier commandement a lieu pendant la Genèse. Les lois sont données au moment de la Création.

Et quand on y pense, les lois les plus profondes qui nous régissent, sont celles qui régissent toute la création : les lois de la logique, de la physique et de la biologie.

« Croissez et multipliez vous », c’est ainsi la loi de la nature la plus profonde. D’ailleurs, la plupart du temps, les gens n’attendent pas qu’on leur demande pour le faire. Les gens font des enfants assez naturellement.

C’est toute l’ambiguïté de ce terme de « commandement ». A la fois, c’est une parole explicite donnée par Dieu, et en même temps, comme les lois de la nature, c’est une loi implicite, donnée par la Création.

1.4        La 2nd Création : la libération

Alors que Dieu n’a créé le monde qu’une seule fois, il a plusieurs fois donné des lois à son peuple.

Il donne des commandements à Abraham et en même temps il lui crée un peuple.

Et puis, il donne des commandements à Moïse et là il lui recrée un peuple libéré.

Ainsi, en Exode 15, dès la traversée de la mer rouge, Myriam chante un célèbre cantique de victoire, et voilà que le peuple se rend compte qu’il n’y a rien à boire. Moïse désalinise un marigot avec un bout de bois, et Dieu à nouveau fait une promesse au peuple. En gros, si tu observes mes commandements, je te protégerai. On dit ça, mais on n’explicite par les commandements. Il faut attendes encore quelques aventures et le chapitre 20. Là Dieu donne le décalogue. Et quand Dieu donne le décalogue, il rappelle la libération d’Egypte.

En effet, quand Dieu donne des commandements, il crée, il recrée, il libère. Ça se comprends : une création vivante, c’est une création qui agit et qui est déterminée par des lois pour agir.

1.5        Commentaires et découvertes

Mais la loi de Dieu, on passe notre temps à la commenter, à la développer, à essayer de la comprendre.

Aussi, quand le Deutéronome répète le Décalogue, au chapitre 5, il le transforme un peu. Et en particulier, il commence avec un nouveau « premier commandement » : « écoute Israël ». C’est ce qu’on appelle, en hébreux, le Chema Israël.

J’ai rencontré plusieurs personnes qui m’ont dit que le premier commandement, c’est d’écouter. L’influence de la règle de saint Benoît peut-être. Ecouter, c’est se rendre disponible à la découverte, la découverte de qui nous sommes, la découverte de la présence de Dieu en nous.

Quand on écoute, on découvre, et on reformule : on commente. La tradition juive fonctionne beaucoup comme ça. Les commandements de Dieu, on les interprète, on les commente, on les reformule : nous ne sommes ni des militaires, ni des robots.

Et le Deutéronome, ce livre qui reformule les 10 commandements au chapitre 5, va les commenter en les reformulant ainsi au chapitre 6 : « tu aimeras les seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force ». C’est le parashat chema. Et pour Jésus, c’est le premier commandement. Le plus profond, la première loi d’Asimov, la première loi de la création, qui détermine toute nos actions, mais que l’on met du temps à découvrir, à force de recherche et d’écoute.

Ce commandement, c’est celui de l’amour total : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. Enfin, là aussi, Marc commente le Deutéronome, puisque selon les passages, il ne parle par de l’âme, mais de l’esprit ou de l’intelligence. Quoi qu’il en soit, le commandement le plus profond, c’est celui de l’amour total.

1.6        Le prochain

Sauf que, vous l’avez remarqué, Jésus continue avec « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». En bon rabbin, Jésus aime bien mélanger les textes de l’Ancien Testament. Il prend deux textes qui ont un mot en commun et il met ces deux textes en dialogue. Le mot en commun, ici, c’est l’amour.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est dit deux fois dans le Lévitique, au chapitre 19. Une première fois, il y est dit : tu ne te vengeras pas…, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Et une seconde fois, tu respecteras l’étranger… et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Le Lévitique est plein de petits commandements, des mini études de cas, du genre, s’il t’arrive ça, tu feras ça. C’est un livre pas agréable car on a l’impression que le bon Dieu nous prend pour des robots avec ces lignes de codes. Et bien Jésus en prend l’essentiel. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il nous en fait découvrir l’essentiel, ce qui y est le plus profond, ce qui y est « premier ».

1.7        Le sacrifice

Vous savez que le Lévitique, c’est le livre des lévites, le livre des prêtres qui font des sacrifices. On pourrait dire que c’est le missel. Et Jésus le subverti : pas besoin de sacrifice si on aime pas son prochain, si on n’a pas conscience qu’on a la même histoire que lui.

En fait, cette subversion, elle a déjà eu lieu, dans la bouche du prophète Osée au chapitre 6, et ça, le scribe le sait : « c’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices ».

D’où sa réponse : l’amour vaut mieux que tous les sacrifices.

Si nous étions des chrétiens libéraux du XIXe siècle, nous pourrions nous arrêter là, en disant que le Christ nous montre que la religion trouve son essence dans la morale. La morale de l’amour du prochain a remplacé le culte.

1.8        L’amour total du Christ

Et pourtant, ce n’est pas un hasard si Marc nous met ce passage à cet endroit. Jésus est à Jérusalem. Il parle à la fois du jugement, des derniers temps et de sa Passion. Le chapitre 12 se termine sur l’obole de la veuve, le don de cette femme qui donne tout ce qu’elle a pour Dieu. Elle vit pleinement le parachot chema, elle aime Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force.

Et elle annonce le sacrifice du Christ. Par amour de Dieu et du prochain, lui aussi, sur la croix, va donner toute ce qu’il a, son cœur, sa vie, sa force.

1.9        Un amour total

Cette semaine, j’ai lu le sermon de funérailles d’un chef d’entreprise haïtien. Le prêtre qui célébrait m’avait envoyé son sermon. C’était il y a quelques années, et l’entreprise était en train de se faire encercler par une bande de 30 brigands. Le chef d’entreprise a rassemblé ses salariés, il les a mis dans des voitures, et ils ont foncé en convois serré, pour fuir. Lui était dans la dernière voiture. Les premières voitures sont passé, et sa voiture a été bloquée. Ils ont été canardés, et lui est mort pour protéger ses salariés. Je n’aurais jamais pensé que ce genre de situation pouvait être vécue aujourd’hui. Mais si.

Ce chef d’entreprise très reconnu dans sa communauté a donné sa vie. Il a aimé Dieu avec tout ce qu’il était, et son prochain comme si c’était lui-même.

Il a suivi l’exemple du Christ.

Prions frères et sœurs pour que cette eucharistie nous donne, nous aussi de savoir nous donner, de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre vie. Pour que nous soyons pleinement nous-même, des créatures nouvelles.