Quelle peur ?

Homélie du frère Emmanuel Dumont – Dimanche 21 août 2022

1.1        Peur d’avoir peur

En 1978, Jean Delumeau publie « De la peur en occident », vous en avez sûrement entendu parler. Il publie en 1983 « Le péché et la peur », un pavé qui, lui, sera vendu à 25 000 exemplaires. Il montre dans ces livres les peurs de l’Europe de l’époque moderne, du XVIe au XVIIIe siècle. Cette Europe qui a peur des cataclysmes, des étrangers et de Dieu.

Or quand on lit l’évangile d’aujourd’hui, on comprend pourquoi on peut avoir peur. Cette porte étroite, elle fait peur.

Massillon, prédicateur de Louis XIV, n’hésitait pas à prêcher que notre perte est assurée. Peu seront sauvés, quelques-uns parmi nous, seulement, et les autres ne connaîtrons que les grincements de dents.

Heureusement, Lacordaire est arrivé. Et en 1851, à Notre-Dame, alors que l’empire autoritaire est revenu en France, il interroge : Dieu aurait il versé son sang sur la croix pour sauver seulement quelques âmes, laissant la majorité du monde croupir en enfer ? Au XIXe, les mentalités changent. A la maison, on invente l’expression « papa gâteau », et en justice on invente les « situations atténuantes ». On ne voit plus les choses comme avant, on ne voit plus Dieu comme avant.

La Bonne Nouvelle ne peut pas être une nouvelle terrifiante.

1.2        La bonne peur ?

Et pourtant, n’y a-t-il pas une bonne peur ? N’est-ce pas ce que nous dit la lettre aux Hébreux, dont on pourrait tirer le proverbe « qui aime bien châtie bien ». Regardez comment la peur de ne pas réussir un concours stimule les étudiants à travailler.

Quand il m’est arrivé de discuter avec de jeunes musulmans, j’ai toujours été frappé de leur intérêt pour le jugement dernier et de leur peur de l’enfer. Et en effet, c’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui. Matthieu est plus dur que Luc là-dessus. L’image de la porte fermée, il l’a développée dans la parabole des vierges folles et des vierges sages. Et l’image des pleurs et des grincements de dents, il l’a répétée 5 fois, et dans 4 cas, il s’agit de paraboles de fin du monde : celles du bon grain et de l’ivraie, des bons et des mauvais poissons dans le filet, celle de l’invité à la noce qui n’a pas de vêtements de noces, et celle du serviteur qui n’attend pas son maître.

En fait, nous avons toujours peur aujourd’hui. On a longtemps eu peur du chômage et maintenant on a peur des factures de gaz. On a eu peur des Russes, et ça recommence. Certains ont peur du grand remplacement, d’autres ont peur du réchauffement climatique. Juste avant qu’on ait peur du Covid, la philosophe Martha Nussbaum écrivait, en 2019, The Monarchy of Fear. Un essai dans lequel elle décrit les conséquences de nos peurs sur nos choix politiques. Comme si, les seules idées qui pouvaient nous marquer étaient des idées qui nous font peur. Est-ce qu’on a besoin d’avoir peur de Dieu pour que Dieu soit important pour nous ?

1.3        La porte de l’ami

Pourtant la 2nd lettre à Timothée affirme que Dieu ne donne pas un esprit de peur, mais un esprit de force et d’amour. Et la 1ère lettre de Jean renchérit en disant qu’il n’y a pas de crainte dans l’amour.

Luc est souvent considéré comme l’évangéliste de la miséricorde, c’est lui qui raconte les histoires du fils prodigue et de la brebis perdue. Ici, en Luc 13, la porte semble fermée, mais plus haut, en Luc 11, quand il nous parle de la prière, Jésus nous rappelle qu’il n’y a pas d’heure pour frapper à la porte de l’ami. « Frappez et on vous ouvrira », c’est que dit Jésus pour nous apprendre à prier.

Marc et Matthieu utilisent l’expression « les premiers seront derniers et les derniers seront premiers » à propos des disciples qui ont tout quitté pour suivre Jésus, ceux qui ont une vocation spéciale, qui ont écrit leur histoire d’amitié avec Dieu en abandonnant le monde. Et de fait, au XVIIIe siècle, quand on cessera de prêcher qu’un tout petit nombre seront sauvés, on dira que la porte étroite, c’est celles de ceux qui ont une relation plus étroite à Dieu, plus intime, ce qui ne veut pas dire que les autres en soient exclus.

1.4        La porte sur laquelle on tombe par hasard

Matthieu utilise la même expression « les premiers seront derniers et les derniers seront premiers », à propos des ouvriers de la onzième heure, ces ouvriers qui arrivent une heure avant la fin de la journée et qui sont payé autant que ceux qui sont arrivés à la première heure. Cette parabole nous donne un indice pour comprendre le texte. Les pharisiens demandent si « beaucoup seront sauvés ». Ce sont des juifs pratiquants et peut-être veulent ils savoir s’ils auront un privilège. En gros, Jésus leur répond que les pratiquants ne sont pas ceux que l’on croit. Ce ne sont pas eux qu’on verra au dernier jour. Au dernier jour, ils montreront leurs faiblesses alors que les peuples les plus éloignés seront accueillis par Dieu.

C’est peut-être ce que nous dit Jésus aujourd’hui, en faisant allusion au festin de la fin des temps, où on viendra du levant et du couchant, du nord et du midi. C’est une référence, entre autres, à Isaïe.

Et c’est en effet, en gros, ce que nous dit la fin du livre d’Isaïe, dont nous avons lu un extrait. Nous avons lu un passage sympathique sur la venue des peuples lointains auprès de Dieu, mais nous n’avons pas lu le moment où ils passent devant les dépouilles du peuple élu mais infidèle. Isaïe résume bien cette idée au début du chapitre 65 : « Je me suis laissé trouver par ceux qui ne me cherchaient pas ». La porte étroite, c’est la porte sur laquelle on tombe par hasard, comme par chance ou par grâce.

1.5        La porte des humbles

Je suis tombé sur un commentateur qui dit qu’à l’époque de Jésus, il y avait deux portes pour entrer dans les synagogues : une porte large, pour les personnalités, et une porte de service, pour les personnes plus humbles. Comme si la porte étroite était non pas celles qui filtre, mais celle des exclus, celle de ceux qui rasent les murs.

L’autre jour, en rentrant de Bretagne, en blablacar, je me suis arrêté à une aire d’autoroute. Je méditais en regardant la route. Il y avait une route bien large, c’était la route des voitures pour rejoindre l’autoroute. Celle que je ne peux pas prendre comme piéton. Il y avait une voie plus étroite, un passage piéton pour rejoindre les voitures. Et il y avait une route encore plus étroite, quelques lignes en reliefs, les lignes qui guident les aveugles sur les passages piétons. Et bien peut-être que la porte étroite, c’est celle sur laquelle nous sommes guidés, celles par laquelle nous sommes portée en fonction de nos infirmités, de nos fragilités.

Purifions nos peurs chers frères et sœurs. Si nous avons besoin d’être motivés pour suivre Dieu, on peut toujours se faire peur. Mais n’oublions pas que la grâce de Dieu, l’amour de Dieu, c’est la seule chose qui compte, c’est Dieu qui sauve.