Colère et amour de Dieu

Homélie du frère Denis Cerba – 2e Dimanche de l’Avent – 4 décembre 2022

Dans notre marche d’Avent, nous avons été accompagnés dimanche dernier par le premier grand précurseur du Christ, Noé — rappelez-vous : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme… » — et nous sommes accompagnés aujourd’hui par l’ultime précurseur : Jean-Baptiste. Noé, Jean-Baptiste : deux figures de la colère de Dieu. Au temps de Noé, Dieu est excédé par le comportement de l’humanité, qui se complaît massivement dans le mal et le péché, et il décide de la rayer de la carte — à l’exception d’un seul juste, il n’a pas réussi à en trouver plus ! Quant à Jean-Baptiste, vous l’avez entendu, il annonce avant tout « la colère qui vient », et qui vient de façon imminente : déjà la hache est au pied de l’arbre, la pelle à vanner est prête à entrer en action et le feu qui ne s’éteint pas est déjà allumé pour la paille et les arbres qui ne portent pas de fruit… Ambiance ! Alors évidemment, on ne peut guère s’empêcher de se dire que celui que ces deux-là annoncent, à savoir le Christ, n’est pas tout à fait sur la même longueur d’onde : et effectivement, après une telle préparation, la venue du Christ, ses paroles, son comportement, ses actes, son Évangile, font plutôt l’effet d’une bonne surprise, d’une « Bonne Nouvelle » pour tout dire ! Enfin ! le Christ nous révèle le vrai Dieu, un dieu de miséricorde, un dieu d’amour, qui n’est pas venu pour juger le monde, comme il le dit lui-même chez saint Jean, mais pour le sauver : presque l’antithèse du Dieu de Noé !

Alors en fait il faut résister à cette tentation d’opposer le Dieu de Jésus et le Dieu de l’Ancien Testament, en gros, dont Jean-Baptiste serait le tout dernier représentant avant qu’on ne bascule dans quelque chose de tout à fait nouveau. C’est une tentation qui a été celle de beaucoup de chrétiens au tout début : par exemple, c’est bien connu, Marcion, au début du 2e siècle, qui disait qu’il fallait se débarrasser de l’Ancien Testament, que tout commençait avec le Nouveau, et on trouve quelque chose de similaire chez les Gnostiques ou les Manichéens (vous vous rappelez que saint Augustin, à la fin du 4e s., a été un temps manichéen, c’est vous dire la persistance de la tentation…) : c’est des gens qui croient, en gros, qu’il y a deux dieux qui se font face, un dieu mauvais et méchant, créateur du monde et de la matière, le dieu de l’Ancien Testament, et un dieu bon et plein d’amour, créateur du monde spirituel, le Dieu de Jésus. Alors, les chrétiens dont nous sommes aujourd’hui les héritiers ont dès le début compris que ces idées étaient profondément erronées et trahissaient complètement le message de Jésus lui-même — d’où par exemple chez saint Matthieu cette parole de Jésus : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Le Dieu de Jésus est en fait exactement le même que celui de Noé ou Jean-Baptiste : c’est un Dieu certes en colère, que le péché de l’homme exaspère, mais dont la patience, la miséricorde, l’amour excèdent infiniment la colère. Déjà dans l’histoire de Noé, rappelez-vous, ça se termine par l’alliance dite noachique, symbolisée par l’arc-en-ciel : Dieu s’engage auprès de Noé et de ses descendants : « Je ne chercherai plus jamais à détruire l’humanité, si grandes soient ses fautes ! ». C’est une façon imagée de dire que depuis toujours à toujours, en Dieu, la miséricorde est plus forte et plus profonde que la colère. Saint-Augustin, une fois sorti de son manichéisme, formulera la doctrine chrétienne classique : Dieu hait le péché, mais il aime profondément et indéfectiblement le pécheur — nous !

Mais alors, qu’est-ce qu’il y a quand même de nouveau, d’extraordinaire, d’inouï, chez Jésus, qui fait dire à Jean-Baptiste : « celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales » ? Qu’est-ce qu’il y a quand même de profondément nouveau chez le Christ, ce quelque chose de totalement inattendu que même les Juifs, qui vivaient dans la familiarité de ce Dieu d’amour depuis des siècles, que même les Apôtres, qui ont vécu dans une familiarité extraordinaire avec Jésus lui-même, donc que même les Juifs, et en particulier les Apôtres, ont eu toutes les peines du monde à comprendre, à accepter, à intégrer, à considérer comme le message le plus fondamental du Christ, même encore après sa résurrection ?

Ça n’est pas Dieu qui est nouveau : Dieu ne change pas, c’est nous qui devons changer, c’est nous qu’il veut faire changer. Donc, le changement, c’est que Dieu prend les grands moyens, les moyens ultimes, des moyens tels qu’il ne peut pas y en avoir de plus grands, pour nous faire changer nous — pour que nous nous convertissions, dans le langage de Jean-Baptiste. Ces moyens ultimes, c’est sa naissance parmi nous, sa vie avec nous et sa mort pour nous sur la Croix : c’est Noël et c’est Pâques !

Je ne vais pas ce matin m’attaquer aux mystères de l’Incarnation et de la Rédemption — on va garder ça précisément pour Noël et pour Pâques. Je vais prendre une autre voie. Il se trouve qu’il y a un Apôtre qui a justement répondu assez directement à cette question : qu’est-ce qu’il y a d’inouï dans l’événement Christ ? Sa réponse est un peu surprenante, voire décevante au premier abord. Cet Apôtre, c’est saint Paul. Dans sa lettre aux Éphésiens, au début du chapitre 3, Paul dit que Dieu lui a accordé par révélation, je cite, « la connaissance du Mystère du Christ », et il continue : « Ce Mystère n’avait pas été communiqué aux hommes des temps passés, comme il vient d’être révélé maintenant à ses saints apôtres et prophètes, dans l’Esprit ». Ça nous fait penser à un autre passage extrêmement célèbre, cette fois de la première lettre aux Corinthiens : « Nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Car c’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit. ». Bon ! on n’y tient plus, c’est quoi ce mystère des mystères, ce grand Mystère du Christ ? Réponse : « Les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, bénéficiaires de la même promesse, dans le Christ Jésus, par le moyen de l’Évangile. » Ce qu’il y a d’inouï, chez Jésus, c’est qu’il aime absolument tout le monde de la même façon — ou plutôt, ce qui est inouï, c’est que nous finissions par le comprendre, parce que Dieu a toujours été comme ça. Et de fait aujourd’hui, ça nous semble plutôt d’une banalité affligeante, mais c’est peut-être parce que l’Esprit du Christ a suffisamment travaillé le monde pour que ces réflexes d’identitarisme, de chacun chez soi, de « le salut, c’est pour moi et pas pour ceux qui sont pas comme moi » nous semblent à la fois ridicules en eux-mêmes et totalement contraires à l’Esprit du Christ. En tout cas, ç’a été le cheval de bataille de saint Paul et il a eu du mal à faire accepter cette idée même aux autres Apôtres, en particulier à saint Pierre, qui considérait qu’un païen ne pouvait accéder au Christ qu’en passant par la circoncision et des interdits alimentaires : non, lui répond Paul, le Christ d’adresse à tous, indistinctement, également et directement, Juifs et païens.

Ce qui est intéressant, c’est qu’on retrouve un écho de cette idée dans nos textes d’aujourd’hui, non seulement dans la seconde lecture, qui est justement une lettre de saint Paul (je cite : « Accueillez-vous donc les uns les autres…, car le Christ s’est fait le serviteur des Juifs en raison de la fidélité de Dieu… ; quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde qu’elles rendent gloire à Dieu »), mais aussi dans l’Évangile de Matthieu, Matthieu qui était peut-être le plus judéo-chrétien tendance pétrinienne, des quatre évangélistes. Dans son Évangile, ceux à qui Jean-Baptiste s’en prend le plus violemment, ceux qu’il traite d’engeance de vipères, ceux qui sont les plus sourds au message du Christ et qui ont le moins de chances d’échapper à la colère de Dieu, ce sont les notables pharisiens et sadducéens, qui se disent : de toutes façons, on est tranquille, on est fils d’Abraham, nous ! Ce à quoi Jean rétorque : mais Dieu peut transformer des pierres en enfants d’Abraham ! Ça ne veut pas dire que ça n’a aucune valeur d’être fils d’Abraham, mais plutôt que ça a précisément une valeur inestimable parce que c’est un pur don de Dieu — et tant que ça le reste ! Donc, on passe complètement à côté du message du Christ dès que, d’une façon ou l’autre, pour une mauvaise raison ou pour une autre, on se croit propriétaire de ce que Dieu nous donne, des grâces qu’il nous fait, propriétaire légitime et à l’exclusion des autres. L’électrochoc qui doit nous faire changer radicalement, pour Jésus, c’est de comprendre le don de Dieu, un don gratuit, une grâce, qu’on ne peut pas s’approprier, un peu comme l’air, ou l’eau, qui nous sont donnés gratuitement à tous, qui n’appartiennent à personne et en même temps, à tout le monde.

La grâce de Dieu est notre oxygène à tous, elle nous permet de respirer quotidiennement, elle est l’eau pure qui coule dans la gorge d’un chacun et nous rafraîchit au jour le jour.

Donc, écoutons une dernière fois saint Paul, qui nous donne le Christ lui-même comme exemple absolu de non accaparement de ce qui a le plus de valeur, dans l’hymne aux Philippiens :

Lui, étant dans la forme de Dieu,

n’a pas usé de son droit d’être traité comme un dieu,

mais il s’est dépouillé,

prenant la forme d’esclave.

Devenant semblable aux hommes,

il s’est abaissé,

devenant obéissant jusqu’à la mort

et la mort sur une croix.

C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé

et lui a conféré le nom qui est au-dessus de tout nom.

On ne saurait mieux dire, je crois, ni mieux se préparer au mystère de Noël qu’en méditant ces paroles.