N’avez-vous jamais aimé ?

Homélie du frère Rémy Valléjo – Jeudi 21 mai 2020 – Solennité de l’Ascension

N’avez-vous jamais aimé ?

Non pas de cet amour,
avide et jaloux,
qui, sans prendre garde, se laisse emporter par un « je ne sais-quoi » de désir et d’ardeur.

Mais de cet amour,
infiniment créateur,
qui avec tendresse, prévenance et bienveillance se surprend sans cesse à accueillir la distance.

Oui,
n’avez-vous jamais ressenti ou même pressenti qu’aux heures bénies de profonde communion la proximité absolue c’est la distance infinie?

La proximité absolue, c’est la distance infinie.
Il ne s’agit pas d’un adage de ces temps de confinement et de dé-confinement que nous vivons actuellement,
mais d’une petite phrase du pasteur et philosophe Soren Kierkegaard.

Bien loin d’abonder en vaines illusions,
c’est certainement l’une des plus authentiques expressions du mystère de l’amour.
L’amour qui, s’il ne demeure une capacité d’infini, n’est guère plus que l’élan de sentiments vagues et confus.

Or,
pour nous qui confessons que Dieu est amour (1 Jn 4,8),
l’intuition de Kierkegaard pourrait bien représenter la plus juste appréciation du mystère de l’Incarnation tel qu’aujourd’hui le révèle l’Ascension.

En effet,
bien loin de les laisser errer dans des cieux éthérés,
la soudaine absence du Ressuscité achemine les disciples jusqu’à la racine de leur humanité.

Une humanité
soucieuse d’immédiateté
et encore trop confuse pour oser croire que c’est au coeur d’une séparation que Dieu demeure toujours, tous les jours, avec nous jusqu’à la fin du monde (Mt 28, 20).

La proximité absolue, c’est la distance infinie.
Bien qu’il ait été son contemporain,
le peintre romantique allemand Caspar-David Friedrich n’a jamais rencontré Soren Kierkegaard, ni même fréquenté l’oeuvre du philosophe danois.

Pourtant,
il y a chez l’un et l’autre un même regard et une même communauté d’esprit.
Non seulement une sensibilité,
mais aussi une capacité à saisir les choses du ciel dans les plus infimes mouvements de l’âme humaine.

Regardez cette Femme à la fenêtre.
La distance,
l’infinie distance est nulle part ailleurs que dans la familiarité d’un quotidien somme toute ordinaire.

Le quotidien d’un intérieur
où le crissement du plancher, le bruissement d’une étoffe, et l’éclat mordoré d’une essence sont comme l’écrin fragile et délicat d’une présence qui subrepticement se dérobe.

Voyez vous,
il suffirait presque de tendre la main pour rejoindre cette femme.

Et pourtant, elle demeure à une infinie distance.
Légèrement penchée, dans l’embrasure de la fenêtre, pensive et recueillie, elle regarde au loin.

Au loin,
d’un regard qui laisse pressentir l’infini.

Voyez-vous,
c’est au loin, par-delà la fenêtre et nulle part ailleurs,
que je peux m’hasarder à la rejoindre.

La rejoindre,
par delà le rivage,
là où l’éveil d’un printemps laisse bruisser quelques peupliers au tendre feuillage.

La rejoindre,
par delà les eaux d’un fleuve dont seul un navire laisse encore percevoir le cours.

La rejoindre,
par delà les cieux quand la croisée subrepticement disparaît pour y laisser demeurer la croix.

Ce tableau,
cette Femme à la fenêtre,

C’est bien évidemment le passage de la mort à la vie
en quelques traits éminemment symboliques: la croix, le navire, le printemps et le ciel

Mais c’est aussi …
et c’est essentiellement…
l’expression de l’infinie distance qu’inspire un être en contemplation
et qui aux heures rares du silence laisse pressentir une profonde communion.

Cette Femme à la fenêtre,
c’est non seulement l’émoi tendre et délicat d’un coeur qui bat.
Mais c’est aussi et surtout la confidence d’un croyant.

Oui,
cette oeuvre est l’une des plus belle expression du mystère divin,
lorsque l’amour suggère quelques consonances avec la présence de Dieu dans notre quotidien.

Dieu
qui ne cherche pas à s’imposer jusqu’à saturer nos désirs d’absolu.
Car en Jésus-Christ – Dieu qui se fait si proche – nous sommes sans cesse appelés à accueillir la distance.
Une distance qui, selon le dessein de Dieu, trouve son sens bien au-delà d’une insupportable séparation.
Car cette distance, qu’elle soit humaine ou divine, demeure foncièrement créatrice.

En effet,
la distance,
ce n’est point le déni ni même l’indifférence.
La distance,
c’est le gage d’une alliance.
D’ailleurs,
vous le savez,
il n’y a point d’amitié, d’amour ou de piété sans cette infinie distance qui ne soit le Chemin, la Vie, et la Vérité (Jn 14, 6).

La distance,
et cette infinie distance qui se manifeste aux jours de la résurrection,
c’est l’immense respect que Dieu porte à chacune et chacun d’entre nous.
Car Dieu n’est autre que Celui qui, dès les premiers jours de la Création, ne cesse de se retirer pour nous laisser participer à son oeuvre créatrice.

La distance,
et cette absolue proximité qui se dévoile en Jésus-Christ,
c’est l’immense respect de Dieu qui jamais ne cherche à s’imposer.

Car Dieu jamais ne s’impose
Il ne s’impose pas à notre regard,
ni à notre intelligence
ni même à notre coeur.
Aux jours de la nativité comme aux jours de la résurrection,
Dieu demeure discret,
de cette discrétion qui est distance infinie.

Si, aujourd’hui, Dieu nous demande une chose.
C’est de participer avec la même discrétion et le même respect à son oeuvre créatrice.
Mais ne nous méprenons pas.
D’ailleurs,
vous le savez,
la discrétion ce n’est pas l’absence et le respect est encore moins l’indifférente ignorance.

La discrétion et le respect,
c’est un total et radical engagement de notre personne et de notre être profond
dans une présence à soi, à Dieu et son prochain,
qui soit toujours bienveillante, juste et résolument créatrice.
Puissions nous toujours aimer de cet amour,
cet amour infiniment créateur,
qui avec tendresse, prévenance et bienveillance se surprend sans cesse à accueillir la distance.

Car la proximité absolue c’est la distance infinie.