Le temps et la moutarde

Homélie du frère Maurice Billet – Dimanche 13 juin 2021

Depuis lundi dernier jusqu’à la fin du mois de novembre nous sommes entrés dans le temps ordinaire, de temps de l’église. La couleur liturgique est le vert. L’église se met au vert. Retenons que l’adjectif vert vient d’un mot latin qui signifie la force, la vigueur. C’est la couleur dominante de la nature.

Dès le chapitre 2 de la Genèse, le Seigneur est présenté comme un horticulteur attentif : il plante un jardin afin que l’homme qu’il vient de créer soit placé dans un lieu accueillant ; il y fait germer toutes sortes d’arbres et de plantes. Le maître des semences, c’est Dieu. Il sème sa parole en chacun de nous, sa force, sa grâce. Sa croissance est silencieuse, secrète, continue, irrésistible, inéluctable, indicible, efficace. Dans la germination, il n’y pas de temps mort. Il y a une alchimie entre la terre, l’air et la plante.

Revenons sur cette phrase de l’évangile : « D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. » D’elle-même, c’est la traduction d’un adverbe grec qui, au sens littéral signifie « automatiquement ». Le Royaume de Dieu grandit, on ne sait comment. « Au bien-aimé qui dort, Dieu donne le double. » Ps 127,2. « L’essentiel est invisible. », dit le petit prince au renard, selon Saint-Exupéry.

Le temps

L’acteur anonyme qu’il faut nommer à la lecture de ces deux paraboles, c’est le temps. Croître au rythme de la nature n’est pas vivoter, mais savoir trouver et créer nos propres racines. Attendre dans la confiance, dans l’espérance. Se mettre au pas du temps. Durer, et même endurer. Être convaincu que la parole de Dieu n’est jamais prêchée dans le désert.

Un arbre, jamais nous ne le verrons en train de pousser, car aucun œil humain n’est fait pour ces longues patiences. L’important est que cet arbre grandisse sous le regard de Dieu.

Il nous est difficile de nous accorder aux lenteurs de Dieu, Dieu travaille avec le temps. Si Dieu patiente, c’est qu’il a confiance dans la semence, déposée une fois pour toutes dans le cœur des hommes.

Moutarde

« À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Il est comme une graine de moutarde. » Avec cette parabole, nous ne méditons plus sur le mystère du temps, mais sur la modestie des commencements. La vie, pour grandir, se contente d’infiniment peu. Le très peu que nous avons en mains contient d’immenses promesses.

Le grain de moutarde ne paie pas de mine : on en met des centaines dans un dé à coudre. Ainsi en va-t-il de l’Église, partout où l’Esprit Saint a semé. Elle commence dans un, deux ou trois cœurs qui ont dit oui à l’œuvre de Dieu. Il suffit d’une poignée de témoins, d’une poignée d’hommes et de femmes, des chrétiens ni plus riches ni plus forts ni plus savants que les autres, mais qui acceptent de s’enfouir en terre profonde, là où ils sont nés, ou encore, là où le grand vent de la Pentecôte les a dispersés.

Cette graine si petite a échappé aux oiseaux pour grandir et se déployer dans le ciel pour leur offrir ses branches. Le règne de Dieu est ouvert à tous les oiseaux du ciel, à tous les hommes, à toute la création.

Ces deux paraboles nous invitent à nous ajuster au travail de Dieu dans notre vie quotidienne comme dans notre monde, à apprivoiser ce travail secret du Seigneur pour nous mettre davantage à son rythme, jour après jour. Nous n’avons jamais fini d’apprendre cette musique évangélique. Les paraboles sont aussi une invitation à contempler la nature, à y travailler, à la préserver. Nous connaissons les ravages de la pollution. Celle-ci tue les arbres : en Afrique, des baobabs vieux de plus de 1000 ans sont en train de mourir. Les architectes qui construisent les villes, parlent souvent de végétaliser les bâtiments urbains, particulièrement les constructions en béton. 

Conclusion

L’église se met au vert. Nos fruits, les épis ne sont pas encore mûrs ; ils sont verts. Le temps de la moisson n’est pas encore arrivé. Dieu agit souvent dans « le bruissement d’un souffle léger ». C’est ainsi que le prophète Elie perçoit la manifestation divine (1R 19, 12).

Il ne s’agit donc pas de rester inactif dans une attente passive. Le règne de Dieu se présente comme une histoire en mouvement à laquelle l’homme est invité à prendre une part active.

« Que ton règne vienne ! ». Jésus nous apprend comment viendra le règne de Dieu ; non pas, en tombant du ciel. Mais regardez plutôt ; il est là, planté en terre, en train de germer. Tout est en germination.

Le royaume de Dieu demande de la persévérance, le courage d’être, de tenir ferme, dans la fidélité. La fidélité, c’est inventer sans cesse. L’amour d’un couple est toujours le même, mais il change avec les âges de la vie.

À la création du monde, depuis la chute, il s’agit pour Dieu de tenir bon, de garder vivante la mémoire de son alliance, quelles que soient nos trahisons. Dieu maintient vive la bénédiction des jours de la création. Tenir bon, pour Dieu, c’est de continuer de le royaume. C’est inventer toujours et sans offenser la liberté humaine, des chemins vers des cœurs endurcis.

Tenir bon, pour nous, c’est rester dans la fidélité. Avec nous Dieu réalise, chaque jour, la venue de son règne. Nous sommes les acteurs de cette histoire, à notre place, dans l’humilité et les joies du quotidien de chacune de nos vies, de nos communautés, de nos lieux de travail, de loisir.