Juste et miséricordieux

Homélie du frère Emmanuel Dumont – 3e Dimanche de carême – 20 mars 2022

 

1.1        L’enfer est déjà-là

Est-ce que vous êtes meilleurs que les travailleurs des tours jumelles qui se sont effondrées il y a 22 ans ? Est-ce que vous êtes meilleurs que les habitants de Marioupol qui meurent de la faim ou des bombes en ce moment ? Est-ce que vous êtes meilleurs que les enfants et autres personnes fragiles qui ont été abusés, en particulier dans les milieux d’églises ? Vous n’êtes pas meilleurs qu’eux, et si vous ne vous convertissez pas… 

L’enfer est déjà là en notre monde, pas complètement, certes, mais il avance et il peut nous toucher d’un instant à l’autre. 

C’est la conception de la justice que l’on trouve par exemple dans le Deutéronome au chapitre 28 ou dans la bouche des amis de Job. Le méchant, celui qui se détourne de Dieu s’expose au malheur.

C’est aussi avec cette idée que commence la vie publique de Jésus. En effet, la dernière fois que Luc a évoqué Pilate, c’était au début de la vie publique de Jésus, au moment de la prédication de Jean. Jean appelle à la conversion, car Dieu appelle à porter du fruit et menace de couper l’arbre stérile.

C’est comme cela que l’on prêchait dans l’Antiquité sur ces textes. Le malheur sur le méchant, c’est l’enfer qui commence.

1.2        Dieu se révèle en libérant

Le problème avec cette vision de Dieu, c’est que cela ne permet pas de comprendre la souffrance du juste. Le peuple hébreu qui souffre de l’esclavage ne mérite pas ça. Dieu le sait, Dieu l’écoute, et Dieu va le libérer. Et pour cela, Dieu appelle Moïse. 

La libération de l’injustice et de l’esclavage sera le récit fondateur du peuple Hébreux pendant toute son histoire, c’est le récit qui fonde la confiance en Dieu. C’est aussi le récit fondateur des chrétiens noirs américains depuis des siècles, parce qu’il donne du sens et de l’espérance. C’est aussi notre récit fondateur. Peut-être qu’aujourd’hui, Zelansky est un nouveau Moïse pour son peuple.

A ce moment terrible, Dieu se révèle. Il montre qu’il écoute et qu’il réagit. Il montre qu’il aime. Il se nomme « Dieu de nos pères » : oui, notre famille humaine connait Dieu et nous savons qu’il a fait ses preuves et que nous pouvons lui faire confiance. Il se nomme comme « celui qui est », il nous rappelle que même lorsque nous souffrons, nous « sommes », et lui est avec nous. Dès que nous existons, Dieu nous fait exister, Dieu nous porte, Dieu nous aime.

1.3        Dieu prend soin

Et c’est pour cela que le début de l’Evangile d’aujourd’hui ne peut pas être séparé de sa fin.

Une portion d’Evangile, ce n’est pas cela la Bonne Nouvelle. Isoler un texte de la Bible, c’est toujours risquer de le tuer : la Bible est un tout, un organisme vivant qui étend ses ramifications jusque dans nos différentes interprétations. 

Certes, Jésus commence par nous donner une claque, par nous réveiller, par nous montrer l’urgence de la situation, mais il poursuit en nous rappelant qu’il est le maître du temps.

Là encore, Dieu se révèle dans l’urgence. Qu’est-ce que c’est que ce dialogue entre un propriétaire qui veut de la justice et du rendement, et un vigneron plein de miséricorde et de tendresse pour son figuier. En caricaturant, on pourrait voir un dialogue entre le Père éternel et le Fils éternel. Mais surtout, si Dieu est juste et miséricordieux, il est d’abord miséricordieux. Il nous donne le temps, il prend soin de nous.

Dieu prend soin de ceux qui souffrent, et aujourd’hui, à travers l’aide que des millions de personnes apportent aux Ukrainiens, Dieu prend soin de ce peuple qui souffre.

Hier, en prison, nous avons beaucoup parlé du psaume : Dieu est tendresse, il nous apporte du soin plein de tendresse.

1.4        La Passion a commencé

Quand Jésus parle de Pilate qui massacre des galiléens justes, et de Jérusalem qui s’écroule : n’est-ce pas une annonce de la Passion ? C’est lui, le Galiléen tué par Pilate, c’est lui dont le sang est mêlé à celui des sacrifices. C’est lui qui est sous Jérusalem qui s’écroule. Celui qui meurt à Marioupol, la victime des abus de pouvoirs : c’est toujours le Christ ! Ce n’est pas l’enfer qui est déjà là, c’est la Passion qui commence. La passion qui annonce la Résurrection.

1.5        D’un arbre à l’autre

Notre buisson ardent frères et sœurs, n’est-ce pas l’Eucharistie ? Dieu qui vient nous brûler sans nous consommer ? Nous sommes un figuier malade dont le Christ prend soin. Dès aujourd’hui, soyons des buissons ardents, laissons Dieu brûler en nous sans nous consommer. Soyons brûlant de l’amour ineffable de Dieu. Et alors, nous porterons du fruit.