Définitivement acquis

Homélie du frère Jean-Pierre Mérimée, 2e dimanche de l’Avent

En ce deuxième dimanche de l’Avent, nous avons entendu des textes : prophétique, d’Isaïe, sur la justice de Dieu ;  le psaume 71 sur la justice du roi ; la lettre de Paul aux Romains sur la fidélité et la miséricorde de Dieu ; enfin, l’annonce par Jean le Baptiste, du baptême de Jésus dans l’esprit saint et le feu ; ils sont non seulement d’une grande beauté littéraire, mais ils portent des enseignements forts sur Celui en qui nous avons mis notre foi. Quelle est cette formidable espérance qui nous entraine, comme le courant d’un grand fleuve, vers Noël, au pied de l’enfant de la crèche, avec les bergers et les mages? Qui donc est Dieu pour nous aimer ainsi ?

Nous sommes invités à risquer quelques pas, à entrer dans l’aventure : ça commence par presque rien, un rameau sorti de la souche de Jessé, père de David. L’esprit du Seigneur va reposer sur lui et plus rien ne sera comme avant. La loi du plus  fort, c’est fini. Le jugement sur les rumeurs, sur les apparences, le qu’en dira-t-on, c’est  fini ; Les sentences injustes envers les petits, c’est fini ; enfin toute la création va être rétablie dans la paix des origines, dans l’harmonie première. Le loup habitera avec l’agneau, le nourrisson s’amusera sur le trou du cobra. «  Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur la montagne du Seigneur car la connaissance du Seigneur emplira le pays ». Le prophète Isaïe tape fort, d’autant plus fort que la réalité de la vie de ses auditeurs étaient sûrement bien loin de cette vision idyllique.

Aujourd’hui, c’est pareil : Palestiniens et Israéliens  sont à couteaux tirés et c’est le moment qu‘a choisi le pape François pour planter avec eux un olivier de la paix dans les jardins du Vatican.

 Quel est cet esprit qui met au cœur du chrétien la folie d’une telle espérance, ce refus du malheur comme une fatalité inéluctable, sinon « l’esprit du Seigneur qui remplit le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer » s’enthousiasme le prophète Isaïe? Plongé dans cet esprit du Seigneur, nous croyons que, au cœur de la nuit des hommes, c’est Noël qui l’emporte. Nous confions notre avenir à un tout-petit, à un nouveau-né qui porte l’avenir, le salut du monde : plus rien ne sera comme avant, la vie l’emporte.

L’enthousiasme, nous l’avons, nous sommes prêts à nous mobiliser ponctuellement pour de nobles causes, mais vivons-nous la vie de tous les jours « dans l’espérance que le Dieu de la persévérance et du réconfort nous donne  d’être d’accord les uns avec les autres selon le Christ Jésus» ? C’est st Paul qui s’adresse  ainsi à la première communauté de chrétiens de Rome, où déjà il était un peu difficile de s’accorder, chrétiens d’origine juive d’un côté, d’origine païenne de l’autre.

L’apôtre souligne que Dieu sur ce point est à la fois fidèle et miséricordieux, fidèle au peuple élu et miséricordieux, le cœur accueillant aux autres, à tous les autres. Ligne de crête qu’il nous est demandé de suivre, en mettant nos pas dans ceux de Jésus sans trembler, si nous voulons ne pas tomber dans le sectarisme ou le communautarisme.

En parcourant ces premiers textes, nous prenons conscience du chemin ouvert par Isaïe et que rappelle l’évangile de st Mathieu avec la figure de Jean le Baptiste : « préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers » C’est un chemin de conversion, le mot est dit, il va colorer tout notre parcours de l’Avent. Et le Baptiste va taper fort, lui aussi, comme l’a fait avant lui Isaïe : « Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ?…Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres.. » L’urgence est soulignée fortement, il n’y a pas une minute à perdre, tout le reste peut attendre. N’ayons pas peur des révisions déchirantes que cela peut produire, la cognée, le feu qui purifie, toutes ces forces vont séparer  le bon grain de la paille, le bon fruit de l’arbre sec.

Peut-être nous sentons-nous, à ce stade, plus perturbés encore : rêver la vie comme Isaïe, pourquoi pas ? Mais comment donner vie à nos rêves ? En perdant quelques unes de nos illusions, celles dans lesquelles notre ego nous enferme ; l’illusion qu’on va s’en tirer tout seul, y compris en écrasant l’autre ; les illusions que la publicité distille, d’un bonheur qui s’achète ; l’illusion que rien ne bougera jamais ; l’illusion qu’il suffit d’être spectateur de l’histoire, etc… L’espérance de Noël pourra ouvrir les ailes dès que nous aurons fait le premier pas dans la bonne direction.

J’ai reçu un jour cette grande leçon d’un ami de Nantes, François Gourvennec, une sorte de saint, qui s’occupait de personnes malades de l’alcool. Je lui faisais remarquer que les rechutes étaient plus fréquentes que les guérisons définitives. Il m’a répondu : « Tu vois, Joseph, il va au bistrot pour avoir un peu de compagnie, il commande une bière. Pendant une demi-heure, il ne touche pas le verre malgré l’envie qu’il en a. C’est un combat terrible. Puis, il le boit. Eh bien, la demi-heure pendant laquelle il a résisté est définitivement acquise. »

Définitivement acquise.

En y réfléchissant,  la justice de Dieu, le jugement dernier, le baptême dans l’esprit et le feu, c’est peut-être un peu pareil : la paille de nos manquements, de nos rechutes ira au feu, elle partira en fumée, mais le bon grain de nos vies, Jésus l’amassera dans ses greniers. Pour toujours.