Que faisons-nous de notre vie ?

Chers frères,

Aujourd’hui nous faisons mémoire de nos frères et sœurs défunts de l’Ordre des Prêcheurs et nous prions pour que le Seigneur les accueille dans sa miséricorde. Faisons aussi mémoire de toutes personnes qui n’ont pas pu nous rejoindre aujourd’hui non à cause de la mort mais à cause d’une interdiction. Prions ensemble, Eglise du ciel et de la terre, pour connaître un jour la joie des retrouvailles.

Permettez-moi de citer un ami prêtre qui lors d’une soirée EVEN sur le thème de « la vie éternelle » a eu cette phrase fulgurante au printemps dernier :

« Nous avons tellement peur de la mort que nous avons préféré cesser de vivre. »

Pouvons-nous parler de la mort de façon non morbide ? Personnellement, je n’ai pas peur de la mort. Quand je disais cela enfant, puis adolescent, on me disait que c’était en raison de mon jeune âge. L’âge avançant, je remarque que je n’ai toujours pas peur. À quel âge alors commence-t-on alors à avoir peur ? Quand la mort se rapproche ? Mais alors pourquoi certaines personnes passent toute leur vie dans la peur de la mort ?

Je n’ai pas peur de la mort parce que c’est une des raisons pour lesquelles je me suis découvert heureux d’être chrétien. Au lycée puis en prépa, j’aimais bien discuter avec les gothiques de ma classe. Habillés tout en noir, ils organisaient des soirées R&B : lire Rimbaud&Baudelaire en buvant de l’absinthe. Ils attendaient la mort avec impatience en disant qu’au moins ce jour-là toute cette misère serait enfin finie. Je ne peux pas complètement leur donner tort. C’est en effet un des bénéfices de la mort : la fin de la misère. Mais il ne me donnait aucune réponse à ma question principale de croyant : si la mort est une délivrance, pourquoi continuer à vivre ? Pourquoi attendre ? À ma connaissance, ils désiraient la mort mais aucun ne voulait mourir. Ils avaient peur de la mort et en même ils n’avaient pas le courage de vivre. « Nous avons tellement peur de la mort que nous avons préféré cesser de vivre. »

Or, « Frères, nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort ; il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres, qui n’ont pas d’espérance. »

Un jour nous allons mourir mais tous les jours précédents nous allons vivre. Un jour, nous mourrons car la vie éternelle aura fait son œuvre en nous tout au long de notre vie et nous pourrons donc entrer en elle. Elle finira par nous submerger et mettra fin à notre vie mortelle. Nous n’allons donc pas de la vie vers la mort mais de la mort vers la Vie. Notre foi chrétienne renverse complètement le point de vue sur la mort. Et, nous le savons, c’est pourquoi lors du baptême et lors des funérailles, se trouve le cierge pascal : signe de la victoire définitive du Christ ressuscité, victoire définitive de la vie sur la mort.

C’est pourquoi la vie, comme la mort, est une relation entre deux personnes libres : Dieu et l’homme. Il y a tout d’abord la liberté de Dieu qui m’appelle à lui. C’est pour cela que, face à la mort, nous ressentons, certes, de l’angoisse devant les souffrances qui accompagnent l’agonie mais aussi de la confiance et de l’espérance, car nous avons rendez-vous avec Dieu qui nous prépare et nous attend. Quand quelqu’un meurt, on entend souvent dire que “Dieu l’a rappelé à Lui”. Mais je trouve que cette formule est ambiguë. Dieu nous appelle à Lui à chaque instant, depuis le premier instant de notre vie. Il ne s’intéresse pas à nous seulement au moment de la mort.

Face à la liberté de Dieu, se trouve donc le mystère de l’homme qui consent à sa mort. Il est vrai que la parabole de l’évangile du jour n’est pas complètement rassurante. En effet ! Mais comme toute parabole, elle est un appel à notre responsabilité, à notre prévoyance. Nous ne savons ni le jour ni l’heure et c’est pourquoi la mort est un acte d’abandon et de confiance. C’est pourquoi la mort n’est pas un acte que nous pouvons décider nous-mêmes. Pardonnez-moi cette image qui aura au moins le mérite de la clarté : le meurtre, l’euthanasie, et le suicide sont à la mort ce que le viol est à l’amour.

Le mystère de la mort, c’est donc le mystère de Dieu qui nous invite à Lui : “Viens !” et de l’homme qui répond enfin : “Seigneur, je viens !” . Dans ce monde inquiétant, nous pouvons poser aujourd’hui un acte de foi : « Tu es là Seigneur. Tu viens à moi et moi, je viens vers toi. »

Voici ce qu’écrivait notre frère le Bienheureux Pierre Claverie au sujet du Carême, 6 mois avant de mourir assassiné. Nous pourrions aisément remplacer le mot carême par le mot confinement :

« Le Carême devrait être pour nous tous le moment de regarder la mort en face. Quelle place a-t-elle dans nos vies? Pourquoi la craignons-nous tant ? Ce passage vers la vie que Jésus accomplit serait-il seulement une mise en scène liturgique, comme une parenthèse avant le happy end de la résurrection ? Et si la messe quotidienne était une invitation au don de notre vie, à l’amour dont on chante avec tant de légèreté qu’il est plus fort que la mort ? Le Carême prend alors une importance et une gravité qui va bien au-delà de l’abstention de nourriture ou de quelque hochet de notre plaisir… Il nous pose la question essentielle : que faisons-nous de notre vie ? »