Homélies

Faisons de notre vie une œuvre, avec le Seigneur

Homélie du frère Emmanuel Dumont – Dimanche 30 janvier 2022

1.1        La matière première

Dieu me connaissait déjà avant de m’avoir créé. C’est ce qu’il dit au prophète Jérémie, c’est ce qu’il nous dit à chacun d’entre nous. Quel réconfort. Avant même de faire quoi que ce soit, avant même d’être au monde, nous sommes connus et aimés de Dieu.

Et ce n’est pas fini. Le jour venu, Dieu fera de nous une colonne de fer ou une muraille de bronze. Dieu continue de nous façonner. Il continue de faire de nous ce qui est le plus approprié.

C’est beau de se savoir modeler par Dieu en permanence. A nous de nous « laisser faire » par la volonté de Dieu. C’est ce que chantent de nombreux mystiques.

Alors, c’est tout, nous ne sommes qu’une sorte de matière première que Dieu façonne pour sa gloire ?

1.2        Notre vie, notre œuvre

Et pourtant, ça ne me suffit pas. Et en fait, ça ne suffit pas à Dieu non plus. Comme dit saint Thomas d’Aquin, que nous avons fêté cette semaine, Dieu nous fait le plus beau cadeau qui soit, il nous donne la liberté, il nous donne la dignité d’être de vrais auteurs de nos vies, d’être des causes de ce qui arrive.

J’aimerai faire quelque chose de beau de ma vie. J’aimerai en faire une œuvre d’art. Alors pourquoi ne pas prendre exemple sur le Christ. Qu’est-ce qu’il a fait le Christ ? Il a fait des miracles, il a fait de sa vie un miracle, et puis, il a fait des discours. Il a prêché.

Aujourd’hui, nous avons lu le premier sermon du Christ dans l’Evangile de Luc. Sa première œuvre, d’une certaine manière. Alors, que nous enseigne-t-il ?

1.3        Accueil

On est à la synagogue. Quelqu’un a sûrement lu un morceau de la Torah. Et, probablement en seconde lecture, Jésus lit le début du chapitre 61 d’Isaïe, qu’il commente. C’est ce que nous avons lu la semaine dernière :

(Isaïe 61, 1-2 CXX) « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, il m’a envoyé guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, proclamer une année d’accueil par le Seigneur, »

Et il trouve un mot clé, un mot qu’il va faire résonner dans sa prédication : l’accueil. Il proclame une année d’accueil pour le Seigneur. Et ensuite, il explique qu’aucun prophète n’est accueilli dans son pays. Alors, ça ne marche qu’en Grec. En effet, ici Jésus cite la Bible dans sa traduction grecque (la traduction en hébreu ne parle pas des aveugles par exemple).

« Un prophète n’est pas accueilli dans son pays »/ Cette phrase est suffisamment importante pour qu’on la trouve dans les quatre évangiles, alors même qu’on ne la trouve pas dans l’Ancien Testament.

Comme si on ne pouvait pas accueillir. Comme si c’était au-dessus de nos forces, comme si l’accueil n’était possible qu’à chaque année jubilaire, tous les 7 ans. Comme si seul Dieu pouvait nous accueillir.

Jésus, lui, il accueille. Il accueille la Parole de Dieu, celle du prophète Isaïe, comme une Parole actuelle, concrète, réelle, pour aujourd’hui. En cela, il nous enseigne à accueillir la Parole.

1.4        Dialogue avec ses opposants

Mais, il accueille aussi les idées de ses opposants, des personnes avec lesquelles il n’est pas d’accord. Sa prédication est presque un dialogue, au moins supposé. Jésus accueille les opinions des autres.

Mais il n’accueille pas de manière passive. Jésus crée un dialogue, avec ses opposants, puisqu’il leur donne une place. Dans son sermon, on a l’impression qu’il parle tout seul, et pourtant, son auditoire a une place. Même quand il semble être le seul auteur de son œuvre, il n’en est rien, ses opposants déterminent ce qu’il va dire : eux aussi son les auteurs de son sermon.

Nous ne sommes pas les seuls auteurs de nos vies. Nos opposants aussi façonnent nos vies. Quelle place leur donnons-nous ? Quand nous les méprisons, nous injectons du mépris dans l’œuvre de notre vie. Quand nous les écoutons, nous y injectons de l’amour.

1.5        Dialogue avec l’Ecriture

Et il crée un dialogue avec l’Ecriture, voire à l’intérieure de l’Ecriture. Jésus met en dialogue Isaïe avec lui-même, à partir d’un autre mot clé, celui de « libération ». « aux captifs la libération » disait Isaïe 61. Jésus le fait raisonner il le met en résonnance cette annonce de la liberté remise aux opprimés, trouvé ailleurs, en Isaïe 58. 

Jésus nous explique la Parole : il la déplie pour nous, comme on déplie ces livres en pliages de nos enfants. Il lui donne du relief, il nous montre les liens qu’on peut y faire. En la déployant, il la rend plus présente.

A nous de faire dialoguer l’Ecriture pour lui donner du relief dans notre vie.

1.6        Dialogue avec le monde

Jésus dialogue aussi avec le monde. Dans son sermon, il intègre des proverbes de son temps : « médecin guéris-toi toi-même ». C’est un proverbe que Eschyle utilisait déjà. Jésus dialogue avec la culture de ceux à qui il parle, comme nous, qui intégrons notre foi avec la culture qui nous entoure. Il la fait sienne.

Mais ce dialogue avec le monde est loin d’être passif. Ce n’est pas seulement de l’écoute active.

1.7        Mission

La citation d’Isaïe commence avec l’onction de l’Esprit Saint.

Et l’Esprit Saint, il est important pour Luc, en particulier au début de son Evangile. C’est par lui qu’a lui l’Incarnation. C’est lui qui est au baptême de Jésus. C’est lui qui conduit Jésus au désert. L’Esprit d’amour et de force, c’est lui qui rend concret, qui incarne, qui rejoint la réalité dans ce qu’elle a de plus concret de plus sombre pour l’élever à Dieu.

Et aujourd’hui, c’est l’Esprit qui lui donne l’onction. Comme si l’Incarnation ou le Baptême se terminait avec ce sermon sur Isaïe. Comme si aujourd’hui, c’était la confirmation du Christ. Cela me rappelle les apôtres à la Pentecôte, qui reçoivent l’onction de l’esprit avant leur première prédication, avant le discours de Pierre.

Alors Jésus nous parle de mission. Il parle de la mission des premiers prophètes, qui auprès de la veuve de Sarepta, qui auprès de Naaman le syrien. Une mission alimentaire avec la première, une mission de guérison avec le second. Cette même guérison dont nous parle Isaïe. Comme lui, faisons de notre vie une œuvre de réconfort et de guérison.

Et où commence la mission ? Et bien évidement, aux marges. Je n’ai jamais aimé l’expression de l’Eglise aux périphéries, parce que, personnellement, j’ai toujours plutôt essayé d’en chercher le centre. Je suis aller dans les monastères, j’ai rencontré des évêques, mais je n’ai rencontré que des communautés entre apogée et crise et des personnes entre prière et suroccupation. Comme si, le centre n’était pas là. En fait l’Eglise des périphérie, d’une manière, ça n’a pas de sens parce qu’il n’y a pas d’Eglise du centre. Et c’est peut être ce que nous redit Jésus aujourd’hui, au jour de sa confirmation : L’Eglise ne vit que dans un mouvement centrifuge.

Alors, oui, faisons de notre vie une œuvre, avec le Seigneur. Mais si c’était une peinture, et bien ce serait un cadre, pour encadrer l’amour de Dieu à l’œuvre. Et si c’était un drame, ce serait celui du Christ.